Le discours du commandant Massoud devant le Sénat des Etats-Unis

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  En ces temps de guerres et d’enlisement subséquent de l’armée des Etats-Unis en Irak, en Afghanistan et bientôt – très probablement – au Pakistan, il peut être utile de réexaminer plus attentivement la pensée d’un grand rebelle qui nous a hélas quitté, assassiné lors d’une interview-embuscade, le commandant Massoud.

  Ici, en France, la vision qu’on porte à ce chef militaire est souvent ambigue; Parce qu’il était, techniquement, islamiste, de nombreux médias de gauche et d’extrême-gauche se sont méfiés de lui, pensant que même s’il était arrivé à chasser, en son temps, les talibans du pouvoir, son régime n’aurait pas été bien meilleur, à l’égard des femmes notamment.

  Ce discours les détrompera peut-être, sur cette idée; Personne ne pourra dire ce que Massoud serait devenu, s’il avait pu gouverner l’Afghanistan, évidemment; Mais oralement du moins, il a exprimé en ce mois d’octobre 1998, et devant ceux qui – ironie tragique – avaient collaboré à installer des extrémistes religieux pour contrebalancer le risque d’une autre invasion soviétique, cet homme donc, a indéniablement montré un visage humaniste, et presque libertaire.

  Islamiste, au sens strict du terme donc, musulman pour faire simple, Massoud ne considérait pas le sort de la moitié du peuple qu’il voulait libérer comme devant être opprimé, à l’instar des talibans; Mais, ami lecteur, je fais silence, et par-delà son tombeau, je le laisse s’exprimer ici, entre ces pages :

 

Monsieur le président, Messieurs les honorables représentants du peuple et des Etats-Unis d’Amérique,


Au nom de Dieu,


Je vous envoie ce message aujourd’hui au nom de l’amour pour la liberté et la paix du peuple d’Afghanistan, au nom des Moudjahidine combattants de la liberté qui ont résisté et battu le communisme soviétique, des hommes et des femmes qui résistent toujours à l’oppression et à l’hégémonie étrangère, et au nom de plus d’un million et demi de martyrs afghans qui ont sacrifié leurs vies pour soutenir quelques unes des valeurs et idéaux communs à bien des Américains et des Afghans. Nous sommes à un moment crucial et unique de l’histoire de l’Afghanistan et du monde, un moment où l’Afghanistan traverse encore un autre seuil et connaît une nouvelle période de lutte et de résistance pour assurer sa survie en tant que nation libre et État indépendant.

J’ai passé ces vingt dernières années, la plupart de ma vie d’adolescent et d’adulte, aux côtés de mes compatriotes, au service de la nation afghane, à mener une dure bataille pour préserver notre liberté, notre indépendance, notre droit à l’auto-détermination et à la dignité. Les Afghans ont combattu pour Dieu et leur pays, seuls parfois, avec l’aide de la communauté internationale à d’autres moments. Contre toute attente, nous, le monde libre et les Afghans, avons arrêté et contrecarré l’expansionnisme soviétique il y a de cela dix ans. Mais les habitants attaqués de mon pays n’ont pu savourer les fruits de la victoire. Au lieu de cela, ils furent jetés dans un tourbillon d’intrigues étrangères, de supercheries gigantesques, et de querelles intestines. Notre pays et notre noble peuple furent brutalisés et victimes d’une avidité qui n’avait pas lieu d’être, d’intentions hégémoniques et de l’ignorance. Nous, Afghans, avons aussi fait des erreurs. Nos défauts sont des conséquences de notre innocence politique, de notre inexpérience, notre vulnérabilité, des représailles, des querelles et d’hommes bouffis d’orgueil. Mais cela ne justifie en aucune façon ce que certains de nos prétendus alliés de la guerre froide ont fait pour saper cette juste victoire et déclencher leurs plans diaboliques de destruction et d’assujettissement de l’Afghanistan.

Aujourd’hui, le monde voit et perçoit clairement les résultats de méfaits aussi inconsidérés. Le Sud de l’Asie Centrale est plongée dans les troubles, et des pays sont au bord de la guerre. La production illégale de la drogue, les activités et les organisations terroristes y sont en hausse. Des massacres de masses à motivation ethnique ou religieuse, des déplacements forcés de populations ont lieu, et les droits de l’homme et de la femme les plus élémentaires sont violés sans vergogne. Le pays a été graduellement occupé par des fanatiques, des extrémistes, des terroristes, des mercenaires, des mafias de la drogue, et des assassins professionnels. Une faction, les Taliban, qui ne représente en aucune manière l’Islam, l’Afghanistan ou notre héritage culturel vieux de plusieurs siècles, a exacerbé cette situation explosive. Ils refusent obstinément de parler ou d’obtenir un compromis avec la moindre autre partie afghane.

Malheureusement, cette sombre réalisation n’aurait pu se matérialiser sans l’aide et l’implication directe de cercles gouvernementaux et non-gouvernementaux influents au Pakistan. En dehors de l’aide logistique, du fuel et des armes reçues du Pakistan, nos services de renseignement indiquent que plus de 28 000 citoyens Pakistanais, incluant du personnel paramilitaire et des conseillers militaires sont parties prenantes dans l’occupation des Taliban dans plusieurs régions d’Afghanistan. Actuellement, nous tenons dans nos camps de prisonniers de guerre plus de 500 citoyens pakistanais incluant du personnel militaire. Trois problèmes majeurs – le terrorisme, la drogue et la question des droits de l’homme – ont leur origine dans les zones tenues par les Taliban, mais furent engendrés à l’instigation du Pakistan, formant ainsi imbriqués les angles d’un triangle funeste. Pour beaucoup d’Afghans de toutes ethnie ou religion, l’Afghanistan est un pays à nouveau occupé, pour la deuxième fois en dix ans.

Laissez-moi corriger un certain nombre d’affirmations fallacieuses propagées par les commanditaires des Taliban et leurs lobbies à travers le monde. Dans le court et le long terme cette situation ne profitera à personne, même en cas de contrôle total par les Taliban. Il n’en résultera pas la stabilité, la paix et la prospérité de la région. Le peuple d’Afghanistan n’acceptera pas un régime si répressif. Les pays de la région ne se sentiront jamais en sécurité. La résistance ne cessera pas en Afghanistan. Elle prendra au contraire une nouvelle dimension nationale, englobant les Afghans de toutes les ethnies et de toutes les strates sociales.

Le but est clair. Les Afghans veulent regagner leur droit à l’autodétermination au moyen d’un processus démocratique ou traditionnel acceptable pour notre peuple. Aucun groupe, aucune faction, ni aucun individu n’ont le droit de dicter ou d’imposer leur volonté par la force ou la procuration sur les autres. Mais, d’abord, les obstacles doivent être repoussés, la guerre doit cesser, une paix juste doit être établie ainsi qu’une administration de transition visant à former un gouvernement représentatif.

Nous voulons tendre vers ce noble but. Nous considérons comme de notre devoir de défendre l’humanité contre le fléau de l’intolérance, de la violence et du fanatisme. Mais la communauté internationale et les démocraties du monde ne devraient pas perdre un temps qui est précieux, et devraient jouer leur rôle critique pour aider de toutes les manières possibles le valeureux peuple d’Afghanistan à venir à bout des obstacles qui existent sur le chemin de la liberté, de la paix, de la stabilité et de la prospérité.

Une pression effective devrait être exercée sur les pays qui se dressent contre les aspirations du peuple d’Afghanistan. Je vous convie instamment à engager des discussions constructives et substantielles avec nos représentants et tous les Afghans qui peuvent et veulent s’entendre dans un large consensus en faveur de la paix et de la liberté pour l’Afghanistan.


Avec l’assurance de tout mon respect et mes meilleurs vœux pour le gouvernement et le peuple des Etats-Unis.

 

Ahmad Shah MASSOUD,

Ministre de la Défense, État Islamique d’Afghanistan

Une Réponse à “Le discours du commandant Massoud devant le Sénat des Etats-Unis”

  1. Nassim dit :

    Un grand homme partis trop tôt

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