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ACTION !

  Ami lecteur,

  J’ai vécu ces dernières années à tes côtés, m’informant, recoupant, m’attristant et ouvrant ma grande gueule sur ces pages virtuelles.

  Cela ne me suffit plus, maintenant. Je ne veux plus me contenter de critiquer, je veux agir ! La famine frappe, les Etats se perdent dans la spirale de l’endettement, l’Union Européenne coupe ses aides aux démunis, et surtout, la monde connait actuellement un sursaut de liberté que je ne peux pas laisser passer.

  J’ai donc créé mon parti politique, l’Alliance Confortiste Française, afin de reprendre en main l’économie et la politique par la création d’entreprises éthiques (nous avons une Charte), puis par la promotion de nos idéaux à travers le processus démocratique. Afin que ce monde connaisse une hausse globale du niveau de vie. Afin que personne ne meure de faim. Afin de construire des logements pour tous. Entre autres choses.

  Voilà, trois semaines que le blog de l’ACF est lancé et déjà des retours positifs… c’est encourageant. Voici son URL : acf.revolublog.com

  Je compte y consacrer mon temps, et peut-être revenir sur ce blog lorsque le bébé pourra marcher tout seul. Quoiqu’il en soit, le JRDF reste en ligne. Merci, merci, merci encore pour ces centaines de milliers de connexions, ces milliers de commentaires, ces messages, merci, ami lecteur, d’exister et de nous avoir soutenu. Ce n’est pas un au revoir. C’est un appel ! L’heure est venue, pour nous, d’entrer dans le concret, et de montrer à ces saloperies de pillards et de mafieux qui dirigent maintenant la majorité de l’économie mondiale, et à leurs pions politiques, que le peuple peut penser et s’organiser. Oui, ça fait un peu anar, et alors, hein ? Plus sérieusement, l’ACF est proche du PS et on souhaite à Hollande – s’il se révèle intègre – tout le bonheur du monde dans ses projets présidentiels. Le règne de Sarkozy a encore fait monter la puissance des forces de l’argent.

  Eh bien, récupérons l’argent ! Récupérons le commerce ! Récupérons la politique ! Pour la démocratie, pour un meilleur partage des richesses, et pour un monde plus confortable !

  Salutations !

La révolution des oeillets

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Source : http://la-revolution-des-oeillets.ifrance.com/ 

Tôt le 25 avril 1974, au Portugal, des capitaines en rupture avec le système de Salazar se révoltent et prennent le pouvoir. La voix calme d’un mystérieux « Commandement du Mouvement des Forces armées» transmise par les radios de Lisbonne, Renascenta et Radio Clube donnant le signal de la révolte aux capitaines mutins,  exhorte les gens à rester chez eux et à garder leur calme. C’est compter sans les sentiments de la population. Ne tenant aucun compte de ces conseils, répétés à intervalles réguliers, ils envahissent les rues et les places en se mêlant aux militaires.

Le Premier ministre Marcelo Caetano se réfugie dans la principale caserne de gendarmerie de Lisbonne où un jeune capitaine de cavalerie, Salgueiro Maia, accepte sa reddition. Caetano, qui avait succédé en 1968 au dictateur Antonio Salazar, victime d’une attaque cérébrale (1899-1970), demande à remettre le pouvoir au général Antonio Spinola « pour qu’il ne tombe pas dans la rue». Puis le successeur du dictateur, est mis dans un avion avec un aller simple pour le Brésil. Seule la PIDE, la redoutable police politique qui a entretenu la terreur durant cinquante ans de salazarisme, oppose une résistance qui fera six morts. Elle est réduite durant la nuit. Toute la journée, une foule énorme s’est massée au centre-ville, près du marché aux fleurs, pour appuyer les rebelles de l’armée. Ce 25 avril 1974, c’est la saison des oeillets.

Le lendemain, Spinola, le « général au monocle », annonce la formation d’une Junte de salut national sous sa présidence, et lit la proclamation du Mouvement des Forces armée (MFA) qui propose de rendre le pouvoir aux civils après des élections libres et de mener la politique des « trois D » : démocratiser, décoloniser et développer. Pour le Portugal, la page est tournée presque sans effusion de sang. Indissociablement liées, la démocratisation et la décolonisation allaient être accomplies avec le concours des partis politiques : le Parti communiste, seul doté de fortes assises dans le pays, dirigé dans la
clandestinité par Alvaro Cunhal, le Parti socialiste, créé en Allemagne en 1973 par Mario Soares, ainsi que les nouveau-nés : Parti social démocrate (PSD, libéral) et le Centre démocratique social (CDS,droite). Rentrés d’exil, Soares et Cunhal vont célébrer ensemble, dans une ambiance fraternelle, la première fête du 1er mai non interdite.

Le sort de la révolution se noue durant l’année 1975. D’un côté, le général Spinola cherche à gagner du temps dans les colonies africaines. Modernisant un vieux mythe salazariste, il verrait bien le maintien de  » l’empire portugais  » sous forme d’une fédération. De l’autre, Mario Soares commence à parler du  » socialisme du possible « . Entendez la mise en place d’un Portugal au capitalisme rénové, tourné vers l’Europe. Les communistes appuyés sur les mouvements populaires dans la région de Setubal, dans l’Alentejo et au sein de l’armée, veulent consolider les conquêtes démocratiques par des conquêtes économiques et sociales. Enfin, au sein d’une armée délivrée de sa hiérarchie salazariste, les surenchères de gauche, pour ne pas dire gauchistes, font florès.

Les affrontements les plus durs portent notamment sur la mise en place ou non d’un syndicat unique. Les socialistes s’affrontent durement sur cette question avec certains secteurs du MFA (Mouvement des Forces armées : mouvement des militaires fidèles au 25 avril). Maria de Lourdes Pintasilgo (elle fut premier ministre durant quelques mois a l’époque où le général Eanes était président de la République) juge durement cette époque .

La tentative de coup de force du général Spinola, le 25 novembre 1975, marque la fin de la première époque. Les formations de droite, organisées ou non, sont battues comme en témoigne la grande vague de nationalisations des banques et, dans la foulée, des terres et de l’essentiel des grandes entreprises portugaises. S’ouvre une ère de provocations en tout genres y compris gauchistes. Elles vont conduire à la chute des gouvernements, proches des communistes, du général Gonçalves, à la division et à l’extinction du MFA, et enfin à la mise en place d’un système politique et économique oscillant entre une droite réputée modérée et un socialisme menant une politique libérale bien tempérée. A la fin des années soixante-dix, l’économie portugaise est restructurée pour la préparer à l’adhésion à l’Europe de 1986. Dans le même temps, des révisions successives de la Constitution la vident de toutes ses conquêtes sociales (nationalisations, réforme agraire, contrôle des banques, droit d’interventions des salariés dans la gestion, etc.)…

Les Conseils ouvriers de Turin – 9 : La tradition des Conseils

Il n’existe pas seulement une tradition italienne des Conseils, qui se rattache aux expériences de l’après-guerre rouge. Il existe une tradition européenne, mondiale. En Russie, le mouvement des Conseils eut un large développement durant la période de préparation révolutionnaire jusqu’à octobre puis sur la base des Conseils se développèrent deux courants : celui de l’« Opposition Ouvrière » de Schiapnikov, Lutocinov et Kollontaï et celui du mouvement de Kronstadt qui avançait, entre autres revendications, justement un retour aux Conseils. Et encore dix ans après la révolution de 1917 un courant d’extrême gauche résistait encore dans le parti bolchevik, courant dit de Smirnov, qui revendiquait le retour aux Conseils.

En Allemagne, la révolution brandit le drapeau des Conseils : les Conseils (Raete)constituent la forme de développement de la révolution en 1918, en 1919, en 1921 et en 1923. Le système des Conseils forme en outre le noyau essentiel du programme du « Spartakusbund » et plus tard devait surgir un parti partisan du Communisme de Conseils : le Parti Ouvrier Communiste d’Allemagne (K.A.P.D.) appuyé par une organisation de masse : l’Union Générale Ouvrière d’Allemagne (A.A.P.D.).

En Hollande se développa un important mouvement théorique autour de l’idée des Conseils : ce sont les « tribunistes » qui s’étaient déjà distingués avant la guerre par leur critique de la social-démocratie et au cours de la guerre par leur position internationaliste intransigeante, qui alors recueillirent cette idée, collaborant étroitement avec la gauche allemande. Herman Gorter et Anton Pannekoek devinrent les théoriciens de cette tendance.

En France, dans de nombreux groupes, on accorde une place de choix au problème des Conseils : le groupe « Spartacus » avec René Lefebvre et des noyaux d’exilés italiens et allemands s’en occupent plus particulièrement (en 1951, rappel du T.). Dans la myriade de publications des groupes révolutionnaires, la question des Conseils est soumise à un profond réexamen critique.

En Hongrie et en Bavière, l’expérience des Conseils ne se conclut qu’après le triomphe de la contre-révolution.

Partout, mais surtout en Bavière, en Hollande et en Allemagne, les anarchistes participèrent de façon positive à ce long travail pratique et théorique.

Les Conseils ouvriers de Turin – 8 : L’action des Conseils

Nous avons déjà parlé de l’origine des Conseils d’usine à Turin et de leur extension dans le Piémont où ces organismes avaient effectivement atteint un degré d’efficience élevé.

A Turin surtout, chaque usine avait son Conseil, composé de commissaires d’atelier et représenté par un commissariat exécutif d’usine, dont le secrétaire constituait avec les secrétaires délégués par les autres usines, le Comité Central des Usines, et donc le Comité de la Ville.

Mais nous n’avons pas encore parlé de la contre-offensive que le Capital préparait, à Turin précisément.

Déjà au Printemps 1919, sur l’initiative de l’industriel Gino Olivetti, était partie de Turin même, l’idée de la constitution de la Confédération générale de l’Industrie (Confindustria) : initiative qui reçut d’immédiats et larges soutiens dans le monde financier.

A Turin et dans le Piémont existaient dans l’immédiate après-guerre d’autres organisations patronales puissantes : la puissante association des Métallurgistes et Mécaniciens Similaires (A.M.M.A.), dirigée par l’ingénieur Boella et présidée par le « Gran Ufficiale » Agnelli ; la Ligue Industrielle fondée en 1906, dont le secrétaire général était l’avocat Codogni et le président le « Commendatore » De Benedetti ; l’Association Piémontaise des Industries du caoutchouc, fondée sur le holding Michelin ; la Fédération Industrielle de Verceil ; la Ligue Industrielle du Val d’Aoste ; etc.

Toutes ces forces tinrent en mars 1920 une conférence à Turin, au cours de laquelle fut élaboré un plan d’attaque contre le prolétariat turinois et contre ses Conseils qui, au mois de février, s’étaient étendus en Ligurie aux chantiers Ansaldo, Odero, Piaggio, Ilva, aux usines Fossati, San Giorgio et qui en mars apparaissaient pour la première fois à Naples, aux usines Miani et Silvestri. Cette dernière usine ne fut reprise aux ouvriers que par l’usage des mitrailleuses et des canons.

Dans la dernière décade de mars, les paysans du Novarais se mettent en grève tandis qu’à Turin, 5.000 ouvriers de la chaussure, les ouvriers du textile et les fonctionnaires font de même. Le 25 mars un incident a lieu à la Fiat, les locaux sont occupés : occupés matériellement parce que les Conseils avaient déjà « envahi » l’usine avant, lui avaient arraché ses secrets, en avaient chassé les espions et les valets des patrons, y avaient dicté une nouvelle discipline interne, s’étaient documentés sur les indices de prix, de productivité, s’étaient liés au personnel technique, avaient organisé des sections armées pour défendre l’usine.

Les industriels réagirent en décrétant le lock-out. 50.000 métallurgistes entrent en grève.

Les tractations traînèrent vingt jours durant lesquels firent grève pour des raisons catégorielles, les ouvriers du papier et les employés des postes et télécommunications. Le 14 avril, la grève générale est déclarée dans tout le Piémont ; Alexandrie, Asti, Novare, Casale, Biella, Vercelli y participent. Le 15, les cheminots de la province de Turin entrent en grève. La grève s’étend jusqu’aux receveurs d’impôts et aux gardes municipaux. Les industriels semblent vaincus.

Mais le gouvernement est de leur côté et il décide d’envoyer des troupes à Turin. Il envoie le 231ème régiment d’infanterie qui sera cependant bloqué par les cheminots. On essaie de transporter des troupes à Gênes à bord d’un navire de commerce mais les marins refusent. Finalement, on les embarqua sur le cuirassé « Caio Duilio », qui une fois arrivé à Gênes trouva la ville et le port en grève générale. La même chose se produisit pour les « Gardes royales » embarquées sur le contretorpilleur « Carini ». A terre, les cheminots de Florence, Pise, Lucques imitent leurs camarades de Livourne.

La grève générale s’étend par solidarité jusqu’à Bologne.

Nous sommes désormais à la veille d’une grève générale politique insurrectionnelle. Les Conseils d’usine de Turin, l’Union Syndicale Italienne et les anarchistes l’invoquent concordément. Des accords interviennent entre ces trois forces : socialistes des Conseils, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes.

Malatesta, qui était depuis peu revenu en Italie et qui dans un rapide tour de la péninsule s’était voué à préparer dans la conscience des masses le concept de révolution, avait répondu à un groupe de socialistes turinois venu à la rédaction d’Umanità Novapour savoir quelle serait l’attitude des anarchistes : « Quelles que soient les circonstances, les anarchistes feront tout leur devoir ». De même, les responsables de l’U.S.I. leur avaient donné l’assurance de leur complète solidarité avec le mouvement.

La délégation des Conseils se rendit également aux réunions que tenait alors à Milan le Conseil National du Parti Socialiste (il aurait dû les tenir à Turin mais à Turin… c’était la grève) mais elle ne trouva là que l’hostilité ouverte des dirigeants du Parti, que des moqueries et des railleries et les membres de la délégation furent traités d’« anarchistes ». Ils apportaient la voix de Turin résistante, assiégée par 20.000 policiers et soldats, et l’Avantirefusait de publier l’appel de la section socialiste turinoise.

La trahison de la direction socialiste, incapable de concevoir, d’organiser, de vouloir le passage victorieux de la grève à l’insurrection, marque le sort du mouvement de Turin.

Le 24 avril, trente jours après le début de la grève des métallurgistes, dix jours après le début de la grève générale, c’est la reddition.

La reddition ne signifie pas seulement la capitulation des ouvriers devant les industriels mais le début de la contre-attaque que le patronat lance cette fois avec l’aide des fascistes.

Depuis longtemps à Turin, des rapports étroits s’étaient établis entre De Vecchi (directeur du journal fasciste l’Ardito)et les représentants de la Confindustria en l’espèce avec l’aile « libérale ». Comme en témoignent aujourd’hui des documents nombreux dont l’authenticité est indiscutable, ce furent les industriels turinois qui les premiers financèrent les entreprises fascistes et la presse fasciste. Agnelli, De Benedetti, Boella, Codogni, Mazzini, Lancia, Olivetti : voici les parrains du fascisme turinois.

Et le fascisme turinois servit les industriels.

Le 27 avril, deux jours après la fin de la grève, les fascistes turinois lancent un manifeste qui est un abject tissu d’hypocrisie, mais qui mérite d’être lu seulement pour comprendre comment la provocation et le mensonge peuvent se camoufler sous une phraséologie extrémiste et philo-prolétarienne. Le 1er mai, à Turin, durant la manifestation commémorative, le sang de deux travailleurs tués et de trente autres blessés par les balles des « gardes royales », consacre cette page de lutte du prolétariat turinois.

La bataille d’Avril est finie. On se rapproche de celle de Septembre.

En septembre, cependant, l’occupation des usines ne mettait pas en avant les problèmes d’expropriation et de gestion directe mais plutôt la question économique du « contrôle » de l’entreprise. L’action portée sur un tel terrain ne pouvait que déboucher sur des « pourparlers » entre la C.G.L. et la Confindustria, avec la médiation du gouvernement Giolitti. Entre les projets et les contre-projets, l’agitation, démarquée dans de nombreuses villes des plans de la bureaucratie confédérale par des expériences pratiques de gestion directe à la base, était reconduite sur le terrain de la légalité.

Toutefois, la présence des Conseils d’usine au cours de la lutte conduisit à deux résultats importants :

a) Elle accentua le caractère révolutionnaire de l’« occupation », si bien que l’accord survenu sur la base du « contrôle » apparut aux masses laborieuses comme une trahison ;

b) Elle prouva pratiquement que partout où existaient des Conseils d’usine, l’occupation ne fut pas seulement symbolique mais réelle en ce sens que, à travers mille difficultés techniques et financières, un rythme normal ou quasi-normal de production fut maintenu dans les usines. Citons comme exemple, les usines Galileo de Florence (dont le secrétaire de Commission interne était un anarchiste) qui réussirent à maintenir la production à 90% de la normale et à surmonter les énormes difficultés d’ordre organisationnel, technique, financier, militaire et d’assistance.

Ce n’est pas pour rien que la résistance fut la plus tenace et la reddition la plus difficile à arracher dans les usines tenues par les Conseils.

Les Conseils ouvriers de Turin – 7 : La contribution des anarchistes

La contribution des anarchistes à l’élaboration de la théorie des Conseils peut être résumée dans ces deux « adjonctions » théoriques essentielles :

a) Ce n’est que pendant une période révolutionnaire que les Conseils peuvent avoir une efficience révolutionnaire, qu’ils peuvent se constituer en outils valides pour la lutte des classes et non pour la collaboration de classes. En période contre-révolutionnaire les Conseils finissent par être « phagocités » par l’organisation capitaliste qui n’est pas toujours opposée à une cogestion morale de la part des travailleurs. C’est pourquoi avancer l’idée des Conseils dans une période contre-révolutionnaire signifie lancer des diversions inutiles et porter un préjudice grave à la formule même des Conseils d’usine en tant que mot d’ordre révolutionnaire.

b) Les Conseils résolvent à moitié le problème de l’État : ils exproprient l’État de ses fonctions sociales mais ils ne lèsent pas l’État dans ses fonctions antisociales ; ils réduisent l’État à un pléonasme mais ils n’éliminent pas ce pléonasme, ils vident l’appareil étatique de son contenu mais ils ne le détruisent pas. Mais puisqu’on ne peut vaincre l’État en l’ignorant, du fait qu’il peut faire sentir sa présence à tout moment en mettant en marche son mécanisme de contrainte et de sanction, il faut détruire aussi ce mécanisme. Les Conseils ne peuvent accomplir cette opération et pour cela ils demandent l’intervention d’une force politique organisée ; le mouvement spécifique de la classe, qui porte à terme une telle mission. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut éviter que le bourgeois, jeté à la porte dans ses vêtements d’industriel ne rentre par la fenêtre déguisé en policier.

La question soulevée dans la polémique entre L’Ordine Nuovo et le Soviet nous semble ainsi résolue. Les « ordinovistes » sous-évaluaient le problème de l’État dans le sens de son « isolement » (7) ; les « soviétistes » le sur-évaluaient dans le sens de son « occupation » ; les anarchistes le centraient correctement dans le sens de sa  » liquidation  » réalisée sur le terrain politique. Les occasions, les documents, les réunions dans lesquels les anarchistes répétèrent les thèses sur les Conseils, énoncées au chapitre IV, et complétèrent ces thèses avec les « additifs » résumés ci-dessus, furent multiples.

La première occasion fut offerte par le Congrès National de l’U.S.I. qui se tint à Parme en décembre 1919. Déjà avant le Congrès, dans Guerra di Classe(Guerre de Classe), l’organe de l’U.S.I., le problème des Conseils avait été examiné par Borghi, Garinei, et Giovannetti et L’Ordine Nuovosous la plume de Togliatti (p.t.) avait souligné la méthode critique subtile avec laquelle avait été traitée la question dans ce journal.

Au Congrès de l’U.S.I., auquel les Conseils d’usine avaient envoyé leur adhésion et même un délégué, l’ouvrier Matta de Turin, on discuta longuement des Conseils en n’ayant cependant pas toujours une connaissance suffisante du sujet (ainsi les Conseils furent comparés au syndicalisme industriel des I.W.W. ; ce qui ne correspond pas à la réalité, même si théoriquement Gramsci reconnaissait avoir emprunté des idées au syndicaliste nord-américain De Leon) et avec l’intention de faire passer le mouvement des Conseils comme une reconnaissance implicite du syndicalisme révolutionnaire, alors que les Conseils en étaient au contraire une critique et un dépassement.

A la fin du Congrès, cette importante résolution dans laquelle sont condensées les observations positives du débat, fut approuvée :

« Le Congrès salue chaque pas en avant du prolétariat et des forces politiques vers la conception pure du socialisme niant toute capacité de démolition ou de reconstruction à l’institution historique, typique de la démocratie bourgeoise, qui est le parlement, coeur de l’État ;

« Considère la conception soviétiste de la reconstitution sociale comme antithétique de l’État et déclare que toute superposition à l’autonome et libre fonctionnement des soviets de toute la classe productrice, unie dans l’action défensive contre les menaces de la réaction et par les nécessités administratives de la future gestion sociale, sera considérée par le prolétariat comme un attentat au développement de la révolution et à l’avènement de l’égalité dans la liberté ;

« Déclare pour ces raisons toute sa sympathie et son encouragement à ces initiatives prolétariennes que sont les Conseils d’usine, qui tendent à transférer dans la masse ouvrière toutes les facultés d’initiative révolutionnaire et de reconstruction de la vie sociale, en mettant cependant bien en garde les travailleurs contre toutes déviations possibles et escamotages réformistes de la nature révolutionnaire de telles initiatives, contrevenant ainsi aux intentions d’avant-garde de la meilleure partie du prolétariat.

« Invite spécialement cette partie du prolétariat à considérer les nécessités de préparer les forces d’attaque révolutionnaire à l’affrontement de classes, sans quoi la prise en charge de la gestion sociale de la part du prolétariat ne sera pas possible » (8).

Le Congrès cerna ensuite dans ces termes les dangers de déviation contenus dans les Conseils d’usine : a) « Les Conseils d’usine peuvent dégénérer en de simples commissions internes pour le bon fonctionnement de l’usine, pour l’augmentation de la production au profit de la bourgeoisie, pour dénouer les controverses internes ;

b) « On pourrait invertir la logique du processus révolutionnaire, et croire que l’anticipation des formes de la future gestion sociale suffise à faire tomber le régime actuel ;

c) « On pourrait oublier que l’usine appartient au patron parce qu’il y a l’État – le gendarme – qui la défend ;

d) « Il ne faudrait pas tomber dans l’erreur consistant à croire que la question de forme résoudra la question de la substance de la valeur idéale d’un mouvement déterminé ».

La discussion fut plus ample au sein de l’Union Anarchiste Italienne qui se préparait à tenir son Congrès National à Bologne du 1er au 4 juillet 1920.

Déjà dans la première moitié de juin, les camarades Ferrero et Garino avaient présenté la motion défendue auparavant à la Bourse du Travail de Turin, au Congrès anarchiste piémontais. Celui-ci l’approuva et délégua le camarade Garino pour la soutenir au Congrès national (9). Le 1er juillet parut dans Umanità Novaun long et exhaustif rapport du camarade Garino, dans lequel sont exposés les principes inspirateurs du mouvement et de l’action des Conseils (10). Au Congrès, le camarade Garino, sur la base du rapport déjà publié illustra la motion approuvée par le Congrès anarchiste piémontais. Après des interventions remarquables de Borghi, Sassi, Vella, Marzocchi, Fabbri, une résolution fut adoptée, qui malgré l’ingénuité de certaines expressions, reprend les thèmes essentiels de la motion de Turin.

En voici le texte :

« Le Congrès – tenant compte que les Conseils d’usine et d’atelier tirent leur importance principale du fait de l’imminente révolution et qu’ils pourront être les organes techniques de l’expropriation et de la nécessaire et immédiate continuation de la production, et sachant que tant que la société actuelle existera ils subiront l’influence modératrice et conciliatrice de celle-ci ; « Considère les Conseils d’usine comme étant des organes aptes à encadrer, en vue de la révolution, tous les producteurs manuels et intellectuels, sur le lieu même de leur travail, et en vue de réaliser les principes anarchistes-communistes. Les Conseils sont des organes absolument anti-étatiques et sont les noyaux possibles de la future gestion de la production industrielle et agricole ;

« Le considère en outre comme étant aptes à développer chez l’ouvrier salarié la conscience du producteur, et comme étant utiles à l’acheminement de la révolution en favorisant la transformation du mécontentement de la classe ouvrière et du paysanat en une claire volonté expropriatrice ;

« Invite donc les camarades à appuyer la formation des Conseils d’usine et à participer activement à leur développement pour les maintenir, aussi bien dans leur structure organique que dans leur fonctionnement, sur ces directives, en combattant toute tendance de déviation collaborationniste et en veillant à ce que tous les travailleurs de chaque usine participent à leur formation (qu’ils soient organisés ou non) ».

En outre, au Congrès de Bologne fut votée une seconde motion sur les Soviets qui réaffirmait selon des principes identiques l’impossibilité historique et politique d’expériences libertaires en phase de ressac contre-révolutionnaire.

Un autre document important se ressentant largement de l’influence des anarchistes est le manifeste lancé dans L’Ordine Nuovodu 27 mars 1920 (11) qui est adressé aux ouvriers et paysans d’Italie pour un Congrès national des Conseils et qui est signé par la rédaction du journal, par le Comité exécutif de la section turinoise du Parti Socialiste, par le Comité d’étude des Conseils d’usine turinois et par le Groupe Libertaire Turinois.

Mais le Congrès n’eut pas lieu car d’autres événements pressaient.

Les Conseils ouvriers de Turin – 6 : La polémique

Le mouvement des Conseils se vit barrer la route en Italie par deux forces de l’ordre constitué : les groupes de la grande industrie et les hiérarchies syndicales confédérales. Ces deux forces tendaient à conserverune structure déterminée de la société italienne : les Olivetti, les Agnelli, et les Pirelli tendaient à conserver leurs monopoles, leur prestige, leur hégémonie dans et hors de l’usine ; les Colombino, les d’Aragona et les Baldesi tendaient à conserver, grâce à leur médiation, l’équilibre instauré dans les rapports de travail et le droit exclusif de représenter les travailleurs auprès de leurs ennemis de classe et de l’État.

Le mouvement des Conseils rompait cette situation, touchait la coeur plutôt qu’au porte-feuille l’organisation capitaliste, destituait les organisations syndicales en leur substituant une forme d’organisation ouvrière adéquate au moment révolutionnaire.

Nous verrons plus loin combien fut enragée la réaction des capitalistes piémontais et combien fut âpre le ressentiment des cercles confédéraux, inquiets de voir s’écrouler leurs positions au Piémont.

Dans Battaglie sindacali,organe de la C.G.L. (= C.G.T.), le mouvement des Conseils fut soumis à de violentes attaques et fut dénoncé comme un réveil, comme une soudaine éruption « d’anarchisme ». C’était alors une méthode assez répandue dans tout le camp social-réformiste européen que d’accuser « d’anarchisme » tout mouvement révolutionnaire, du Spartakisme en Allemagne jusqu’au Bolchevisme en Russie : signe évident du rôle prééminent que jouait alors l’anarchisme dans les luttes de classes.

Même le groupe de L’Ordine Nuovoet avec lui toute la section turinoise du Parti Socialiste fut l’objet d’âpres attaques polémiques dans ce sens, non tant par la présence dans le mouvement des Conseils d’anarchistes déclarés, que par le fait qu’il ait énergiquement défendu le droit pour tous les travailleurs, même les inorganisés, de faire partie des Conseils.

L’Ordine Nuovorépliquait à ces critiques en dénonçant dans ses colonnes les fonctionnaires syndicaux qui cherchaient partout des cotisants, des moutons dociles plutôt que des militants ouvriers décidés à défendre et à affirmer concrètement dans l’usine les droits de leur classe.

Ensuite, avec l’aggravation de la tension entre la droite, le centre et la gauche du Parti Socialiste, la polémique s’étendit et s’approfondit jusqu’au Congrès de Livourne, qui vit toutefois faussé le réel contraste entre gauche et droite par la question formelle de l’adhésion à l’Internationale de Moscou.

La polémique au sein même du mouvement des Conseils ou dans ses environs immédiats fut plus riche. En fait, le débat fut riche et fécond entre les groupes qui avec L’Ordine Nuovode Turin et avec le Sovietde Naples convergeaient vers la fondation du Parti Communiste dItalie et entre les groupes qui se rassemblaient autour de l’U.S.I. (Union Syndicale Italienne ; syndicaliste révolutionnaire) et de l’U.A.I. (Union Anarchiste Italienne ; Communiste Libertaire).

Nous commençons avec L’Ordine Nuovo.

Le journal, dans sa première série – commençée le ler mai 1919 et terminée à la fin de 1920 – [durant la seconde série, il devint quotidien (21-22) et il redevint hebdomadaire durant la troisième (24-25)] présente deux périodes distinctes : la « période Tasca » et la « période Gramsci », c’est-à-dire la période pendant laquelle le journal, dans sa ligne et ses objectifs se ressent de l’influence prédominante de Tasca et la période durant laquelle Tasca étant écarté, il suit une ligne plus résolue imprimée par Gramsci. Ces deux périodes sont historiquement bien différenciées par un incident entre Tasca et Gramsci sur le problème des Conseils qu’il convient de réévoquer ici. Tasca, incertain, confus et peut-être partisan peu convaincu des Conseils, avait lu un rapport sur « les valeurs politiques et syndicales des Conseils d’usine » au Congrès de la Bourse du Travail de Turin et ce rapport avait été publié dans L’Ordine Nuovo(a. II, n. 3).

Dans l’exposé, le verbalisme superficiel et les considérations abstraitement juridiques trahissaient une évidente sous-évaluation de la tâche des Conseils et la tentative d’insérer la nouvelle organisation dans les cadres syndicaux afin de la subordonner à ceux-ci.

Gramsci, dans le numéro suivant (a. II, n. 4), annota soigneusement l’exposé de Tasca et écrivit entre autre, à propos d’un rapport contenu dans celui-ci, un passage qu’il nous plait de rapporter :

« Ainsi Tasca polémique avec le camarade Garino à propos de l’affirmation selon laquelle« la fonction principale du syndicat n’est pas de former la conscience du producteur chez l’ouvrier mais de défendre les intérêts de l’ouvrier en tant que salarié », affirmation qui est la thèse développée dans l’éditorial « Syndicalisme et Conseils » publié dans L’Ordine Nuovodu 8 novembre 1919. Quand Garino, syndicaliste anarchiste, développa cette thèse au Congrès extraordinaire de la Bourse du Travail en décembre 1919, et qu’il la développa avec une grande efficacité dialectique et avec chaleur, nous fûmes très agréablement surpris, à la différence du camarade Tasca, et nous éprouvâmes une grande émotion. Puisque nous concevons le Conseil d’usine comme le commencement historique d’un processus qui nécessairement doit conduire à la fondation de l’État Ouvrier, l’attitude du camarade Garino, libertaire syndicaliste, était une preuve de la certitude que nous nourrissions profondément, à savoir que dans un processus révolutionnaire réel, toute la classe ouvrière trouve spontanément son unité pratique et théorique et que chaque ouvrier, s’il est sincèrement révolutionnaire, ne peut qu’être amené à collaborer avec toute la classe au développement d’une tâche qui est immanente dans la société capitaliste et qui n’est pas une fin librement proposée par la conscience et par la volonté individuelles ».

En faisant abstraction des réserves que l’on peut soulever sur certaines affirmations de ce passage, la différence d’attitude entre Tasca et Gramsci est notable par rapport au point de vue illustré par le camarade Garino.

Ceci est tellement vrai que Tasca, répliquant longuement à Gramsci, exprima sa foi fanatique dans la « dictature du prolétariat » et s’opposa à toute forme de démocratie ouvrière ; il demande « des années, de longues années de dictature » et réduit les Conseils d’usine à de simples « instruments » du Parti ; il définit l’idée de Fédération des Conseils comme « une thèse libertaire » et accuse Gramsci de « syndicalisme ».

« Le camarade Gramsci nous a donné, dans l’éditorial du dernier numéro, sa théorie des Conseils d’usine comme base de « l’État Ouvrier ». Il y a dans cet article une claire description de la thèse proudhonienne : « l’usine se substituera au gouvernement » et la conception de l’État (sic !) qui s’y trouve développée est anarchiste et syndicaliste mais pas marxiste ».

Après cette auto-défense Tasca s’éloigna de L’Ordine Nuovoqui entra ainsi dans sa seconde période, en août 1920. Cette période fut inaugurée par un bilan âpre et autocritique écrit par Gramsci lui-même, pour conclure la polémique.

Avant de passer à une illustration de la contribution anarchiste, nous ferons une allusion aux interventions de Bordiga dans le Sovietde Naples au cours desquelles fut soulevé, entre autre, le problème du pouvoir politique, qui intervient et écrase avec son appareil répressif, toute tentative d’édification socialiste à la base comme les Conseils quand ceux-ci ne sont pas simplement incorporés graduellement dans l’ordre bourgeois.

L’objection frappait juste, mais Bordiga, prisonnier de vieilles formules ne réussissait pas à résoudre le problème du pouvoir si ce n’est dans le sens de sa conquête plutôt que dans le sens de sa destruction. Sur ce plan, il ne pouvait comprendre la fonction immédiatement positive des Conseils au cours de la destruction de l’Etat, opérée par le mouvement politique de la classe.

Les Conseils ouvriers de Turin – 5 : Le mouvement des Conseils

Deux groupes politiques distincts contribuèrent à l’élaboration de la théorie des Conseils : un groupe de socialistes et un groupe d’anarchistes.

Aucun autre groupe politique ne fut présent dans le mouvement, même si tous les groupes politiques italiens s’intéressèrent au phénomène. Par contre furent présents de larges groupes de travailleurs sans parti, témoins du caractère d’unité prolétarienne du mouvement.

Le groupe socialiste se constitua dans les dernières années de la guerre autour du Grido del Popolo,feuille de la section turinoise du parti socialiste. La figure de premier plan était Antonio Gramsci, qui sera plus tard le leaderd’une des deux fractions qui concourront à la fondation du parti communiste d’Italie. Personnages de second plan : Tasca, Togliatti, Terracini et Viglongo.

Mais si tout ce groupe contribua à la fondation de l’hebdomadaire L’Ordine Nuovo,dont le premier numéro sortit le ler mai 1919, il n’y eut en fait que deux forces animatrices des Conseils du côté socialiste : d’une part l’esprit de Gramsci, de l’autre les groupes d’avant-garde, d’authentiques bien qu’obscurs ouvriers turinois. Et ces deux forces passeront sans tâches dans l’histoire et sauveront le nom des Conseils.

Du côté anarchiste, notons la collaboration assidue et qualifiée de Carlo Petri (pseudonyme de Pietro Mosso (3)) à L’Ordine Nuovo.Carlo Petri, assistant à la chaire de philosophie théorétique de l’Université de Turin est l’auteur d’un essai sur Le système Taylor et les Conseils des producteurs et d’autres écrits défendant le Communisme anarchiste.

Mais la contribution anarchiste se rencontre surtout dans le travail d’organisation pratique des Conseils effectué par deux anarchistes, ouvriers métallurgistes : Pietro Ferrero (4), secrétaire de la F.I.O.M., section turinoise et Maurizio Garino (5) (qui a donné un apport de souvenirs personnels et d’observations critiques à ces notes sur les Conseils), et par tout un groupe : le Groupe Libertaire Turinois (6), dont ils faisaient partie.

Le Groupe Libertaire Turinois s’était déjà distingué non seulement par sa présence dans les luttes ouvrières avant et pendant la guerre mais surtout par les lignes directrices qu’il avait données au problème de l’action des libertaires dans les syndicats. Ce groupe avait en fait soutenu la nécessité d’opérer dans les syndicats fussent-ils réformistes (et peuvent-ils ne pas l’être ? se demandait-il) afin de pouvoir y établir les plus larges contacts avec les masses laborieuses.

Sous cet aspect, la critique que L’Ordine Nuovofaisait à l’U.S.I. (organisation syndicaliste révolutionnaire) ne pouvait qu’être approuvée par ces anarchistes même si la forme de cette critique n’était pas la plus apte à convaincre les nombreux groupes d’ouvriers sincèrement révolutionnaires qui étaient à l’U.S.I.

Le Groupe Libertaire Turinois fut ainsi au centre des luttes de classes à Turin durant les quatre années de l’après-guerre et donna en la personne de Pietro Ferrero, assassiné par les fascistes le 18 décembre 1922, un de ses meilleurs militants à la résistance anti-fasciste. Nous verrons aussi plus loin quelle part notable eurent les anarchistes dans l’élaboration de la théorie des Conseils et quelles adjonctions théoriques ils apportèrent aux points énoncés au chapitre IV du présent essai.

Les Conseils ouvriers de Turin – 4 : La théorie des Conseils

Schématiquement, la théorie des Conseils, qui fut élaborée par les groupes d’avant-garde du prolétariat turinois durant l’après-guerre, se fonde sur une série de thèses que l’on peut regrouper ainsi :

a) Le Conseil d’usine se forme et s’articule autour de toutes les structures complexes et vivantes de l’entreprise ; il en fouille les secrets, il en saisit les leviers et les équipements, il en enveloppe le squelette de son propre tissu. Il adhère intimement à la vie de l’établissement moderne, dans les plans et les méthodes, dans les procès de production, dans les multiples spécialisations du travail, dans la technique avancée d’organisation interne.

Par ces caractères qui lui viennent de son expression immédiate dans les secteurs-base de l’entreprise, atelier par atelier, et en plus des fonctions qui lui sont attribuées, le Conseil d’usine, à la différence des organisations syndicales, produit deux faits nouveaux d’une grande force révolutionnaire :

-  En premier lieu : au lieu d’élever chez l’ouvrier la mentalité du salarié, il lui fait découvrir la conscience de producteur avec toutes les conséquences d’ordre pédagogique et psychologique que cette « découverte » comporte.

-  En second lieu : le Conseil d’usine éduque et entraine l’ouvrier à la gestion, il lui donne une compétence de gestion, il lui donne jour après jour les éléments utiles à la conduite de l’entreprise. Conséquemment à ces deux faits nouveaux, même le plus modeste et le plus obscur travailleur comprend aussitôt que la conquête de l’usine n’est plus une chimère magique ou une hypothèse confuse mais le résultat de sa propre émancipation. Ainsi aux yeux des masses, l’expropriation perd ses contours mythiques, assume des linéaments précis et devient une évidence immédiate, une certitude précise en tant qu’application de leur capacité à s’autogouverner.

b) Les Conseils, à la différence des partis et des syndicats, ne sont pas des associations contractuelles ou au moins à tendances contractuelles mais plutôt des organisations naturelles, nécessaires et indivisibles.

Ce n’est pas un dirigeant ou une hiérarchie qui organise des individus grégaires dans un groupe politique déterminé ; dans les Conseils, l’organisation est ce même processus productif qui encadre fonctionnellement et organiquement tous les producteurs. Pour cela, les Conseils représentent le modèle d’une organisation unitaire des travailleurs, par delà leurs vues philosophiques ou religieuses particulières ; dans ce cas, l’unité est réelle parce qu’elle est le produit non d’une entente, d’un compromis, d’une combinaison mais d’une nécessité.

L’unité interne du Conseil d’usine est tellement forte qu’elle rompt et fond deux résistantes barrières de division entre les travailleurs : celle qui sépare les organisés des inorganisés et celle qui sépare les manuels des techniciens.

Dans le Conseil, chacun a sa place parce que le Conseil rassemble tout le monde, intéresse tout le monde jusqu’à ce qu’il s’identifie avec tout le personnel de l’usine.

C’est une organisation unitaire et générale des travailleurs de l’usine.

c) Les Conseils représentent la réelle préfiguration de la société socialiste ; le mouvement des Conseils constitue le processus de formation moléculaire de la société socialiste.

Ainsi l’avènement du socialisme n’est plus pensé comme une institution bureaucratique pyramidale mais comme une naissante et continuelle création de la base.

Les thèmes traditionnels de la rhétorique socialiste (et bolchévique en l’espèce) comme « conquête du pouvoir politique » ou « dictature du prolétariat » ou « État ouvrier » sont évidés de leur contenu mythique et remplacés par une vision moins formelle, moins mécanique et moins simpliste des problèmes révolutionnaires.

Dans la ligne des Conseils se trouve le réalisme révolutionnaire qui abat l’utopisme de propagande, qui ensevelit la « métaphysique du pouvoir ».

Et même quand dans certains groupes survit une nomenclature désormais inadéquate, c’est l’interprétation nouvelle, c’est la pratique nouvelle qui en rompt les schémas, les apriorismes, les fixations logiques et phraséologiques (et ce sont ces mêmes groupes d’éducation anarchiste qui en forcent la répudiation totale). C’est ainsi que les Conseils deviennent en même temps une expérience et un exemple, une enclave dans la société d’aujourd’hui et une semence de la société de demain.

d) Les Conseils, s’ils représentent sur le plan général de la stratégie révolutionnaire l’organisation générale, finale et permanente du socialisme (alors que le mouvement politique vaut seulement comme organisation particulière, instrumentale et contingente, « pour le socialisme »), constituent aussi sur le plan tactique une force complémentaire de masse, un instrument auxiliaire du mouvement politique.

Les Conseils possèdent en fait une grande potentialité offensive comme unités d’entreprises et développent en phase révolutionnaire la même fonction qu’accomplissent, durant une agitation, les commissions internes et les comités de grève.

D’autre part, en phase de repli et de résistance, les Conseils disposent d’une grande capacité de défense. La réaction, qui peut dissoudre sans trop de difficultés les partis et les syndicats, en fermant leurs sièges et en interdisant leurs réunions, se heurte, quand elle se trouve face aux Conseils, aux murs mêmes de l’usine, à l’organisation de l’établissement ; et ne peut les dissoudre sans abattre ces murs, sans dissoudre cette organisation. Les Conseils, sous des noms divers, ou même au stade semi-officiel, survivront toujours.

Les Conseils ouvriers de Turin – 3 : les origines

A Turin, le 27 octobre 1906 fut signé un contrat collectif de travail entre la F.I.O.M. (Fédération des Ouvriers de la Métallurgie) et l’usine automobile « Itala » qui instituait, pour trancher les éventuelles controverses sur l’application du contrat un organisme d’entreprise appelé : « Commission Interne » : organisme étroitement lié à la vie de l’entreprise composé d’ouvriers de l’usine et élu par le personnel ; la C.I. se plaçait donc dans une position autonome vis à vis des organisations horizontales et verticales du syndicat, même si quelquefois elle assumait un rôle encore plus collaborationniste que le syndicat lui-même.

Toutefois, c’est précisément la C.I. qui devait représenter la base organique sur laquelle se développera ensuite le Conseil d’usine.

Dans l’immédiat après-guerre, en août 1919, à Turin, dans le plus grand établissement de la Fiat, Fiat-Centre, la Commission Interne en fonction démissionne et le problème de sa réintégration se pose.

Au cours des discussions prévaut la proposition d’un élargissement de la dite Commission, réalisable à travers l’élection d’un commissaire pour chaque atelier. A la Fiat-Centre sont ainsi élus 42 commissaires correspondant aux 42 ateliers en activité. Ces 42 commissaires constituent le premier Conseil d’usine.

L’exemple est vite suivi à la Fiat-Brevets et dans toutes les autres usines de Turin. L’expérience des Conseils s’étend presque aussitôt à d’autres centres industriels, hors du Piémont.

A la mi-octobre 1919, à la première assemblée des Comités exécutifs des Conseils d’usine, sont représentés 30.000 ouvriers.

La rapide affirmation des Conseils ne s’explique cependant pas si l’on ne montre pas les principes fondamentaux sur lesquels ils reposent, c’est-à-dire la théorie qui s’échafaude autour d’eux : théorie non inventée par quelque fervent génie, mais germée sur le terrain même des faits comme nous le montrerons pas à pas.

Si, en fait, les Conseils étaient restés des « Commissions internes élargies » avec les mêmes fonctions de coopération et de concordat ils n’auraient pas pu constituer le plus efficient des instruments de classe dans cette période d’extrême tension révolutionnaire qui fut le premier après-guerre.

Les Conseils ouvriers de Turin – 2 : la période révolutionnaire

Turin a aussi été durant la première guerre mondiale la seule ville d’Italie qui se soit lancée dans une protestation massive contre la poursuite du conflit au cours de l’année 1917. Le mouvement d’août 1917, à fond internationaliste et antimilitariste, suivi d’une violente répression accomplie par tous les corps de l’armée et de la police (500 morts en août 1917, des centaines d’ouvriers envoyés au front, des milliers d’emprisonnés), porta Turin aux côtés de Kronstadt et de Wilhemshafen, et fit que les ouvriers de la Fiat furent cités dans le courant de l’année à l’ordre du jour de la résistance auprès des ouvriers des usines de Berlin et de Petrograd (2). C’est peut être la raison pour laquelle, quand de Petrograd et de Berlin se lève à la fin de la guerre la voix des Conseils, des Comités, des Soviets, cette voix a une résonnance immédiate chez les travailleurs de Turin.

Sur le plan international, les Conseils n’ont eu effectivement un contenu révolutionnaire qu’en Russie, Allemagne, Bavière, Hongrie et Autriche ; et encore, seulement dans un premier temps. Une fois clos le cycle révolutionnaire ils perdent leur vraie fonction : ils sont dissous comme en Russie, supprimés comme en Hongrie, transformés en organismes de collaboration de classes et de préservation du système capitaliste comme en Allemagne et en Autriche.

Les Conseils d’usine surgissent en effet partout avec une fonction de contrôle sur la vie productive de l’entreprise, ils se transforment bien vite en instruments d’expropriation pour la conquête de l’entreprise, ils assument enfin la gestion directe de celle-ci tant qu’existent les conditions favorables à l’offensive révolutionnaire. Lorsque ces conditions viennent à manquer, les Conseils retournent aux fonctions de contrôle qu’on leur avait accordé dans la première phase et admises maintenant sous une forme de co-participation « morale » à la vie de l’entreprise, puis on leur ôte même ce droit.

En d’autres termes, la naissance des Conseils, et leur mort, sont étroitement liées à l’extrême radicalisation de la lutte des classes durant le premier après-guerre ; les Conseils sont le produit d’une situation spéciale qui, dans une intense veille de conquêtes, mit les masses ouvrières face à la responsabilité de devoir prendre en mains tout l’appareil économique du pays et de le faire fonctionner.

Par ailleurs, la fin, glorieuse ou non, des Conseils en tant qu’organismes révolutionnaires, ensevelis sous les canonnades de la contre-révolution et sous les décrets lois de la restauration bourgeoise, marque aussi le tragique épilogue du premier après-guerre rouge.

L’expérience devient patrimoine théorique du prolétariat et dans de nombreux pays le drapeau des Conseils sert à rassembler les forces dispersées de la minorité révolutionnaire (surtout en Allemagne et en Hollande, où naissent derrière ce symbole des mouvements organisés). Le mouvement anarchiste, n’étant pas resté indifférent aux expériences concrètes, ne pouvait rester indifférent à la théorie qui se construisait sur ces expériences. Pour cela, il se devait de rechercher les liaisons qui s’étaient établies, ici en Italie, durant l’après-guerre entre l’organisation anarchiste alors présente, l’U.A.I., et le mouvement turinois des Conseils.

Les Conseils ouvriers de Turin – 1 : Le cerveau du prolétariat

Le mouvement des Conseils, dans ses traits particuliers et distinctifs, a à Turin et seulement à Turin ses fondements historiques basés sur la dure roche d’une organisation industrielle avancée et d’un système capitaliste très concentré.

Turin, qui après l’unification (1), avec le transfert de la capitale à Florence, s’était vidée, providenciellement vidée de toutes ses « toiles d’araignée » bureaucratiques et de tous ses privilèges de courtisans, réagit après une véhémente explosion de colère, impitoyablement réprimée par le gouvernement d’une dynastie qui à ce moment précis cessait d’être « piémontaise ». Elle réagit donc à la nouvelle situation par un rapide effort de reconstruction sur le plan économique dont nous avons la première preuve convaincante avec l’Exposition de 1884.

La ville, bien que géographiquement défavorisée par rapport à Milan – centre de la vallée du Po et base des communications avec la Suisse, ou à Gênes – grand port et grande place commerciale, se place bien vite à l’avant-garde du progrès industriel de tout le pays et se développe vigoureusement dans son ossature démographique et urbaine.

La ville double puis triple sa superficie, ses surfaces bâties : elle s’étend dans la plaine, elle assaille les collines environnantes, elle grossit ses faubourgs. Examinons les statistiques de l’ascension démographique : 1808 = 65.000 habitants ; 1848 = 136.849 habitants ; 1868 = 191.500 habitants. La population triple au cours des soixantes premières années. Mais l’augmentation continue avec le même rythme incessant durant les soixantes années qui suivent : 1871 = 212.644 ; 1881=252.852 ; 1901=335.656 ; 1911=427.106 ; 1921 = 502.274.

Dans le premier après-guerre, au temps des Conseils, nous en sommes donc au demi-million (après la seconde guerre, la population approchait le million, elle le dépasse largement aujourd’hui). Le développement de certains quartiers ouvriers est encore plus significatif. En 50 ans, de 1871 à 1921, le quartier de la « Barrière de Milan » passe de 1901 habitants à 39.967 ; le quartier de la « Barrière Saint-Paul » passe de 2.484 à 50.204.

Pourquoi tout cela ? Pourquoi la formation de Turin comme cité moderne dépasse en rapidité et surtout en rationalité « tous les autres centres urbains italiens ? Pourquoi à Turin convergent, venant de toute l’Italie, de grandes masses d’immigrants qui dans un faible nombre d’années se fondent dans le nouveau creuset social jusqu’à l’acquistion de caractéristiques propres et originales ?

Parce qu’il se produisit à Turin un phénomène que nous pouvons indiquer ici à son stade originel : au cours de l’année 1889 naquit à Turin, avec 50 ouvriers et de modestes équipements l’usine Fiat. Le fait, non enregistré par les chroniques de l’époque, aura pour le destin de la cité bien plus d’importance que la concession du Statut advenue près d’un demi-siècle auparavant.

Les 50 ouvriers de la Fiat seront 50.000 après la première guerre mondiale ; au centre de Turin, autour de Turin, la Fiat plantera ses tentes d’acier et de béton armé ; autour de ses bâtiments s’établiront d’autres grandes, petites et moyennes entreprises qui, en 1911 atteindront le nombre de 5.151 et en 1927 auront plus que doublé atteignant le chiffre de 11.993. Mais surtout autour de la Fiat et des autres entreprises se densifiera un prolétariat compact et homogène, aussi unifié en son sein que différencié des autres couches et groupes sociaux plus ou moins instables, plus ou moins hétérogènes.

Ce sont la consistance et la cohésion particulières de ce prolétariat qui permirent à Turin de se mettre à l’avant-garde de la révolution ouvrière, comme elle avait été à l’avant-garde de l’unification nationale conduite non tant par la bourgeoisie manufacturière que par des groupes nobiliaires s’étant insérés promptement dans le sillage de la révolution bourgeoise et installés dans la diplomatie, l’armée, la bureaucratie (la « culture piémontaise »), et dans la transformation industrielle (promue avec la contribution prépondérante de la jeune bourgeoisie manufacturière mais toujours avec le patronage du patriciat « progressiste »).

Turin cette fois devient protagoniste de l’histoire par la seule poussée du prolétariat ; les représentants mêmes de la culture bourgeoise « progressiste » rassemblés autour de la « Révolution libérale » de Gobetti sont attirés dans le sillage de la révolution ouvrière incarnée par le mouvement des Conseils.

Le centre même de la « culture nationale », jusqu’alors fixé à Florence, se déplace vers Turin et subit un substantiel changement de direction : c’est encore le prolétariat de Turin qui, à travers ses groupes d’avant-garde, emporte la primauté culturelle et s’en fait une arme contre la fausse culture, contre la vieille culture, monopole d’une « intelligence » bourgeoise dépassée et attardée. Sur le terrain politique, les Conseils sont la formule de cette nouvelle culture.

Les Conseils ouvriers de Turin – Préface

  Ami lecteur, en ces temps d’interrogation face au pouvoir en place, et de crise économique, il est peut-être temps de se rappeler que les travailleurs d’hier ont su s’organiser, notamment à travers les conseils ouvriers.

  Le système des Conseil, qui est peut-être mon préféré, a connu des expériences diverses à travers le monde, et à travers son histoire. Cette analyse de Pier Carlo Masini, loin de constituer une rétrospective sentant la naphtaline, constitue peut-être une réflexion importante, tirée d’une expérience réelle, sur le fonctionnement de ces conseils, et sur leurs interactions souvent frictionnelles avec les théories anarchistes et les principes syndicaux.

  Nous verrons dans cette étude, que ces trois formes de représentation (auquel on peut ajouter le communisme d’Etat) et de gestion de l’outil de production par les travailleurs, ont cohabité difficilement lors de cette période révolutionnaire; Je te laisse le soin, ami lecteur, de t’en faire une idée, et de te prononcer sur cette histoire…

 

 

PREFACE A LA PREMIERE EDITION ITALIENNE (1951)

 

En présentant aux travailleurs italiens, et en particulier aux anarchistes, l’étude que Pier Carlo Masini a bien voulu consacrer au mouvement des Conseils d’usine de l’après-guerre « rouge » 1918-1922, je souhaite qu’à une vaste diffusion corresponde de la part des lecteurs un vif intérêt pour cet organisme typique aux grandes possibilités révolutionnaires, qui a été au cours de ces années l’instrument essentiel et caractéristique de notre lutte. Le clair exposé et la vaste documentation témoignent de la précision et de l’objectivité de cet exposé qui raconte aux jeunes camarades surtout, ce que le mouvement anarchiste a pu exprimer à l’époque de plus concret, pour accroitre, sur notre propre terrain, les aspirations d’émancipation des travailleurs.

De plus, l’idée de l’auteur de reproposer le thème des Conseils me semble extrêmement utile, en un moment où la situation politique d’un monde hanté par ses propres contradictions, plus que par la volonté des hommes, pourrait ouvrir des possibilités révolutionnaires inattendues.

Il me semble surtout opportun de soumettre à une réflexion attentive les différentes conceptions, que Masini met bien en évidence, de la fonction et du pouvoir des Conseils de la part des différents courants idéologiques.

Malheureusement, aujourd’hui comme alors, la divergence fondamentale entre les marxistes autoritaires et nous sur le caractère étatique ou libertaire des Conseils, reste inchangée.

Et il est évident désormais que, même sur le plan historique, une société de Conseils de producteurs librement élus n’est pas possible, à cause de la contradiction qu’implique un régime de dictature, même prolétaire.

Il est toutefois évident que cela n’est pas suffisant pour démonter que le système des Conseils, tel que nous le concevons, n’est pas réalisable.

Au contraire, même le danger d’une déviation autoritaire de cet instrument de lutte, cellule de la future structure sociale, ne peut nous y faire renoncer.

Nous lutterons donc, si nécessaire, aux côtés des courants politico-syndicaux les plus proches de nous tant que nous le considérerons utile pour le but commun, qui est l’appropriation collective des moyens de production et d’échange. Ensuite – comme je l’ai dit à l’époque à Gramsci lors d’une brève polémique -, une fois atteint le carrefour où se séparent les voies qui conduisent à l’autorité ou à la liberté, au Soviet d’Etat ou au Soviet de la libre communauté humaine, les anarchistes choisiront leur chemin.

 

MAURIZIO GARINO

Le discours du commandant Massoud devant le Sénat des Etats-Unis

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  En ces temps de guerres et d’enlisement subséquent de l’armée des Etats-Unis en Irak, en Afghanistan et bientôt – très probablement – au Pakistan, il peut être utile de réexaminer plus attentivement la pensée d’un grand rebelle qui nous a hélas quitté, assassiné lors d’une interview-embuscade, le commandant Massoud.

  Ici, en France, la vision qu’on porte à ce chef militaire est souvent ambigue; Parce qu’il était, techniquement, islamiste, de nombreux médias de gauche et d’extrême-gauche se sont méfiés de lui, pensant que même s’il était arrivé à chasser, en son temps, les talibans du pouvoir, son régime n’aurait pas été bien meilleur, à l’égard des femmes notamment.

  Ce discours les détrompera peut-être, sur cette idée; Personne ne pourra dire ce que Massoud serait devenu, s’il avait pu gouverner l’Afghanistan, évidemment; Mais oralement du moins, il a exprimé en ce mois d’octobre 1998, et devant ceux qui – ironie tragique – avaient collaboré à installer des extrémistes religieux pour contrebalancer le risque d’une autre invasion soviétique, cet homme donc, a indéniablement montré un visage humaniste, et presque libertaire.

  Islamiste, au sens strict du terme donc, musulman pour faire simple, Massoud ne considérait pas le sort de la moitié du peuple qu’il voulait libérer comme devant être opprimé, à l’instar des talibans; Mais, ami lecteur, je fais silence, et par-delà son tombeau, je le laisse s’exprimer ici, entre ces pages :

 

Monsieur le président, Messieurs les honorables représentants du peuple et des Etats-Unis d’Amérique,


Au nom de Dieu,


Je vous envoie ce message aujourd’hui au nom de l’amour pour la liberté et la paix du peuple d’Afghanistan, au nom des Moudjahidine combattants de la liberté qui ont résisté et battu le communisme soviétique, des hommes et des femmes qui résistent toujours à l’oppression et à l’hégémonie étrangère, et au nom de plus d’un million et demi de martyrs afghans qui ont sacrifié leurs vies pour soutenir quelques unes des valeurs et idéaux communs à bien des Américains et des Afghans. Nous sommes à un moment crucial et unique de l’histoire de l’Afghanistan et du monde, un moment où l’Afghanistan traverse encore un autre seuil et connaît une nouvelle période de lutte et de résistance pour assurer sa survie en tant que nation libre et État indépendant.

J’ai passé ces vingt dernières années, la plupart de ma vie d’adolescent et d’adulte, aux côtés de mes compatriotes, au service de la nation afghane, à mener une dure bataille pour préserver notre liberté, notre indépendance, notre droit à l’auto-détermination et à la dignité. Les Afghans ont combattu pour Dieu et leur pays, seuls parfois, avec l’aide de la communauté internationale à d’autres moments. Contre toute attente, nous, le monde libre et les Afghans, avons arrêté et contrecarré l’expansionnisme soviétique il y a de cela dix ans. Mais les habitants attaqués de mon pays n’ont pu savourer les fruits de la victoire. Au lieu de cela, ils furent jetés dans un tourbillon d’intrigues étrangères, de supercheries gigantesques, et de querelles intestines. Notre pays et notre noble peuple furent brutalisés et victimes d’une avidité qui n’avait pas lieu d’être, d’intentions hégémoniques et de l’ignorance. Nous, Afghans, avons aussi fait des erreurs. Nos défauts sont des conséquences de notre innocence politique, de notre inexpérience, notre vulnérabilité, des représailles, des querelles et d’hommes bouffis d’orgueil. Mais cela ne justifie en aucune façon ce que certains de nos prétendus alliés de la guerre froide ont fait pour saper cette juste victoire et déclencher leurs plans diaboliques de destruction et d’assujettissement de l’Afghanistan.

Aujourd’hui, le monde voit et perçoit clairement les résultats de méfaits aussi inconsidérés. Le Sud de l’Asie Centrale est plongée dans les troubles, et des pays sont au bord de la guerre. La production illégale de la drogue, les activités et les organisations terroristes y sont en hausse. Des massacres de masses à motivation ethnique ou religieuse, des déplacements forcés de populations ont lieu, et les droits de l’homme et de la femme les plus élémentaires sont violés sans vergogne. Le pays a été graduellement occupé par des fanatiques, des extrémistes, des terroristes, des mercenaires, des mafias de la drogue, et des assassins professionnels. Une faction, les Taliban, qui ne représente en aucune manière l’Islam, l’Afghanistan ou notre héritage culturel vieux de plusieurs siècles, a exacerbé cette situation explosive. Ils refusent obstinément de parler ou d’obtenir un compromis avec la moindre autre partie afghane.

Malheureusement, cette sombre réalisation n’aurait pu se matérialiser sans l’aide et l’implication directe de cercles gouvernementaux et non-gouvernementaux influents au Pakistan. En dehors de l’aide logistique, du fuel et des armes reçues du Pakistan, nos services de renseignement indiquent que plus de 28 000 citoyens Pakistanais, incluant du personnel paramilitaire et des conseillers militaires sont parties prenantes dans l’occupation des Taliban dans plusieurs régions d’Afghanistan. Actuellement, nous tenons dans nos camps de prisonniers de guerre plus de 500 citoyens pakistanais incluant du personnel militaire. Trois problèmes majeurs – le terrorisme, la drogue et la question des droits de l’homme – ont leur origine dans les zones tenues par les Taliban, mais furent engendrés à l’instigation du Pakistan, formant ainsi imbriqués les angles d’un triangle funeste. Pour beaucoup d’Afghans de toutes ethnie ou religion, l’Afghanistan est un pays à nouveau occupé, pour la deuxième fois en dix ans.

Laissez-moi corriger un certain nombre d’affirmations fallacieuses propagées par les commanditaires des Taliban et leurs lobbies à travers le monde. Dans le court et le long terme cette situation ne profitera à personne, même en cas de contrôle total par les Taliban. Il n’en résultera pas la stabilité, la paix et la prospérité de la région. Le peuple d’Afghanistan n’acceptera pas un régime si répressif. Les pays de la région ne se sentiront jamais en sécurité. La résistance ne cessera pas en Afghanistan. Elle prendra au contraire une nouvelle dimension nationale, englobant les Afghans de toutes les ethnies et de toutes les strates sociales.

Le but est clair. Les Afghans veulent regagner leur droit à l’autodétermination au moyen d’un processus démocratique ou traditionnel acceptable pour notre peuple. Aucun groupe, aucune faction, ni aucun individu n’ont le droit de dicter ou d’imposer leur volonté par la force ou la procuration sur les autres. Mais, d’abord, les obstacles doivent être repoussés, la guerre doit cesser, une paix juste doit être établie ainsi qu’une administration de transition visant à former un gouvernement représentatif.

Nous voulons tendre vers ce noble but. Nous considérons comme de notre devoir de défendre l’humanité contre le fléau de l’intolérance, de la violence et du fanatisme. Mais la communauté internationale et les démocraties du monde ne devraient pas perdre un temps qui est précieux, et devraient jouer leur rôle critique pour aider de toutes les manières possibles le valeureux peuple d’Afghanistan à venir à bout des obstacles qui existent sur le chemin de la liberté, de la paix, de la stabilité et de la prospérité.

Une pression effective devrait être exercée sur les pays qui se dressent contre les aspirations du peuple d’Afghanistan. Je vous convie instamment à engager des discussions constructives et substantielles avec nos représentants et tous les Afghans qui peuvent et veulent s’entendre dans un large consensus en faveur de la paix et de la liberté pour l’Afghanistan.


Avec l’assurance de tout mon respect et mes meilleurs vœux pour le gouvernement et le peuple des Etats-Unis.

 

Ahmad Shah MASSOUD,

Ministre de la Défense, État Islamique d’Afghanistan

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 11/ »La défaite de 1982″

Onzième et dernier article que nous transmettons ici, sur notre blog… Après 1982, les BR se sont « reformées », mais à notre humble avis, même si elle s’inscrit dans la continuité, c’est tout de même une autre histoire.

Le JRDF rappelle que ce texte a été écrit par l’un des fondateurs des Brigades Rouges, Renato Curcio, et que vous pouvez le consulter en intégralité ici :

http://archivescommunistes.chez-alice.fr/nac-fs/fs15.html

 

11.La défaite de 1982

Le 3 janvier 82 la colonne deux août libère quatre brigadistes de prison ; les COLP et le Noyau des Communistes libèrent quatre prisonniers de PL.

A Rome Ennio di Roco et Stefane Petrella sont arrêtés et parlent sous la torture. Le 9 janvier 82 Giovanni Senzani, le leader du PGPM, est arrêté; fin janvier tout le centre de l’Italie est contrôlé et les arrestations sont légion. Le 27 janvier 82 un brigadiste est arrêté, le 28 Dozier est libéré par les unités spéciales, les brigadistes Emanuela Frascella, Antonio Savasta, Cesare Di Leonardo, Emilia Libera et Giovanni Ciucci  » arrêtés « , torturés, puis officiellement arrêtés au bout de quelques jours. Seul Leonardo ne parle pas sous la torture.

Environ 1000 personnes eurent alors maille à partir avec la justice pour  » participation aux activités d’un groupe terroriste « .

A Rome, le vice-directeur de la police anti-terroriste de Rome est grièvement blessé.

A Rome, la colonne napolitaine (BR-PGPM) attaque une caserne dans le sud de la ville, s’emparant de 2 mortiers de 60, 2 lance-roquettes, 4 fusils-mitrailleurs, 20 fusils d’assaut et 6 pistolets-mitrailleurs.

Mais la situation est difficile. En trois mois, il y a eu plus de 200 arrestations de brigadistes ; près de 30 bases ont été découvertes. Et en mars, les BR-PCC annoncent l’ouverture d’une phase de retraite stratégique.

 » L’avant-garde doit apprendre à pratiquer la retraite stratégique, se retirer au sein des masses et construire parmi elles le système de pouvoir prolétaire armé « .  » Dans la retraite stratégique, l’avant-garde, en étroite dialectique avec les masses, prépare l’offensive « .

La défaite de l’action contre Dozier trouve sa source dans un  » écart entre les contenus des luttes « , c’est-à-dire le niveau de conscience de la classe, et le  » subjectivisme  » qui s’est développé dans l’organisation et a éloigné celle-ci de l’affrontement réel.

Le PGPM attaque alors violemment les br-pcc, considérées comme allant vers la reddition. La distance séparant les deux organisations se montrent dans l’attitude des prisonnierEs au procès Moro, en avril.

Les partisanEs du PGPM écrivent un  » communiqué n°1 « , signé:  » des militants du PGPM « , et appellent à  » reprendre l’offensive « , à travailler à la  » recomposition du prolétariat métropolitain dans la construction du système de pouvoir rouge « , à la  » redéfinition pratique d’un authentique internationalisme prolétarien « .

A l’opposé, les  » militants de l’Organisation Communiste Combattante Brigades Rouges pour la Construction du Parti Communiste Combattant  » écrivent un  » communiqué n°1  » qui défend la position de la retraite stratégique.
Dehors, la répression continue. 34 brigadistes du PGPM se font arrêter à Rome.

Francesco Lo Bianco, membre de la direction stratégique et dirigeant de la colonne génoise des BR, est également arrêté.

Cela porte à trois (avec Mario Moretti, Giovanni Senzani) le nombre des membres de la direction stratégique incarcérés.

Le PGPM accentue la pression. Il mitraille un car de police (trois blessé graves) devant le tribunal du procès Moro. La colonne napolitaine du PGPM exécute le conseiller régional démocrate-chrétien Raffaele Del Cogliano, délégué au travail.

A Rome, deux policiers sont exécutés et délestés de leurs armes. En juillet, c’est l’exécution d’Antonio Ammaturato, chef de la brigade mobile de Naples. A la prison de Trani, un repenti est tué, Ennio Di Rocco.

Les derniers groupes autres que les BR-PCC et le PGPM disparaissent au fur et à mesure. En avril c’est la défaite pour les NAC (Nuclei Armati Comunisti), issus des NAPO et qui menaient la lutte armée depuis 1980 ; en prison les prisonnierEs des NAC se rallieront aux BR-PCC.

En mai, la situation continue de se durcir. Le PGPM subit des arrestations : 3 à Rome, 5 à Naples.

Un chef de la colonne Toscane des BR, Umberto Catabiani, est tué au cours d’une fusillade avec la police anti-terroriste. A Rome, Marcello Capuano, dirigeant de la colonne Romaine du PGPM, est arrêté.

A Milan, un noyau armé de la colonne Walter Alasia perd un brigadiste dans un affrontement armé (il y a en plus deux brigadistes blessés et un policier tué).
En août, le groupe  » prima posizione  » exécute un carabinieri. Quelques jours plus tard, le PGPM lance un commando de dix brigadistes, dont trois femmes, attaquer un dépôt d’armes de l’armée de l’air dans la banlieue de Rome ( » volant  » en même temps une dizaine de fusils automatiques).

A Salerne c’est une caserne qui est attaquée. Quinze brigadistes, dont trois femmes, ouvrent le feu sur un convoi militaire : un policier est tué, deux blessés, deux militaires grièvement blessés. Le commando s’enfuit avec plusieurs armes automatiques.
En septembre un commando du PGPM vole quarante revolvers chez un armurier de Reggio de Calabre.

En octobre, un commando du PGPM exécute un carabinier, en blesse grièvement un autre et prennent leurs armes.
Cette dérive se cristallise dans une action discréditant totalement le PGPM : l’expropriation de la banque de Naples, à Turin. Deux vigiles sont exécutés alors qu’ils avaient été désarmés.

Les BR-PCC attaquent violemment le PGPM en raison de cette action dans le texte  » Sur l’action de Turin « . Puis, en décembre, le  » noyau historique  » à l’origine du projet de PGPM se dissocie de l’entreprise. Prenant le nom de  » collectif ce n’est que le début « , il regroupe Renato Curcio et 18 autres brigadistes, à l’origine pour la plupart de  » L’abeille et le communiste  » (décembre 1980) et de la  » Résolution de la direction stratégique  » de décembre 1981, intitulée  » Crise, guerre et internationalisme prolétarien « .

Le PGPM continue à subir la répression : en octobre Vittorio Bolognesi et dix autres membres de la colonne napolitaine sont arrêtés. Cinq importantes caches du Parti-Guérilla sont découvertes dans la banlieue de Naples. Natalia Ligas (24 ans), chef  » militaire  » de la colonne napolitaine du PGPM, est capturée à Turin ; en Novembre c’est une catastrophe : 19 arrestations dont celle d’Antonio Chiocchi, l’un des chefs de la colonne napolitaine du PGPM. Puis c’est l’arrestation de brigadistes à Milan : au total 32 depuis le début de novembre, de 4 membres de la colonne turinoise.

L’année 1982 est en fait celle de la débâcle. 915 militants armés de divers organisations ont été arrêté. Sur le plan militaire la régression est patente : il y aura 580 attentats, contre 849 en 1981, 1264 en 1980, 2366 en 1979. 26 militants ont été tué, comme en 1981. 1523 membres des BR sont en prison, sans compter les membres d’autres groupes et organisations.

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 10/ »La solitude des BR »

10.1981 : les BR sont seules

1981, c’est l’année de la solitude pour les BR après l’échec définitif de la guerriglia diffusa, la  » guérilla diffuse « . Prima Linea n’a également pas tenu le choc ; des militantEs se sont dissociéEs, et les différents congrès de l’organisation n’arrivent pas à inverser la tendance.

Une partie rejoint les BR , une autre forme un  » pôle organisé « , finalement est formé le groupe des COLP,  » Comunisti Organizzati per la Liberazione Proletaria « .

Ne restent donc plus que les BR, qui s’appuient surtout sur:
o la colonne romaine,
o la colonne napolitaine,
o la colonne Vénétie,
o la colonne Walter Alasia de Milan.

Cette dernière a exécuté en automne 80 deux managers de chez Marelli & Falk, et pratique un  » réformisme armé « . Elle profite de l’arrivée de militants des NAPO (Nuclei Armati per Il Potere Operaio).

De multiples actions sont menées. En Janvier à Milan, la colonne Walter Alasia, qui prend de plus en plus le large avec la direction des BR, exécute le directeur du grand hôpital, la  » Policlinico « . Son mot d’ordre :  » construisons le Parti Communiste Combattant « . A Rome, les BR exécutent le général de gendarmerie Enrico Galvaligi. Le 7 avril, deux policiers sont tués.

Les BR lancent alors une offensive simultanée, qui va montrer les différentes conceptions des colonnes. L’offensive est générale, mais chaque colonne considère les choses selon son point de vue.

o La colonne napolitaine
Le 27 avril la colonne de Naples exécute l’escorte du député Cirillo et enlève celui-ci.

 

Responsable démocrate-chrétien de la région Campania, Cirillo se voit exiger de nouveaux logements et le paiement d’indemnités pour le tremblement de terre en Italie du sud de novembre 80. La colonne a ici comme stratégie d’élever le niveau de lutte des chômeurs et des sans-logis :  » contre la restructuration du marché du travail, soutenir les luttes du prolétariat marginal et illégal, et construire les organisme de masse révolutionnaire « .

La ligne de la colonne se veut clairement mouvementiste, et un document est même signé :  » Front des Prisons, Colonne de Naples. Pour le Communisme, Brigades Rouges « .

o La colonne Vénitie
Le 20 mai la colonne Vénétie enlève Talierco, directeur de l’usine Montedison de Mestre, par le commando  » Ana Maria Ludmann « . Il est considéré comme responsable des restructurations et des licenciements chez Montedison.

o La colonne milanaise
Le 1er juin la colonne Walter Alasia enlève l’ingénieur et directeur de l’organisation du travail chez Alfa-Roméo, Sandrucci, et exige l’abandon du licenciement prévu de 500 travailleurs de chez Alfa-Roméo.

Les documents publiés par les BR montrent une connaissance parfaite des restructurations, révélant par là même que les BR ont des sympathisants chez les cadres. Y sont analysés la situation de l’entreprise, le développement technologique, et constatés que la rationalisation de la production ne va pas dans le sens d’une humanisation, mais dans celle de l’intensification du travail salarié.

Le 30 octobre est arrêté le chef présumé de la colonne. Il a 25 ans, travaillait chez Alfa-Roméo depuis 1977, était délégué depuis 1979 ainsi que membre de la commission exécutive du Conseil d’Usine, et est passé en 1980 dans la clandestinité.

o La colonne romaine
Le 11 juin c’est la colonne romaine qui donne le ton, en enlevant et exécutant le frère de Patrizio Peci, Roberto, qui est lui-même un repenti (Patrizio Peci, arrêté en février 1980, étant le repenti ayant balancé le plus de noms à la police). Le 19 juin l’avocat de Patrizio Peci est jambisé. La colonne revendique les actions au nom du  » front des prisons ».

La colonne romaine est très proche de la ligne mouvementiste, en raison de son origine : elle provient notamment de deux groupes de la  » guérilla diffuse  » : les « Formations armées communistes « , créées en 1974 et les  » Unités Combattantes Communistes « .

Ce dernier groupe avait tenté en 1976, en enlevant un négociant de viande, de faire vendre 70 tonnes de viande à bas prix dans des quartiers prolétaires de Rome.

Les  » résultats  » diffèrent selon les colonnes.

Cirillo est ainsi libéré après la reconstruction des maisons et la distribution d’allocations chômage.

Le  » porc Talierco  » est par contre exécuté par la colonne Vénétie.

Sandrucci est lui libéré après 51 jours suite à une distribution de tracts brigadistes dans l’usine, la publication de l’interrogatoire de Sandrucci et l’abandon des licenciements.
Les positions au sein des BR commencent donc à devenir sérieusement divergentes. Les multiples activités sur le plan militaire ont amené à une dérive militariste.

En juillet, la colonne Walter Alasia de Milan publie ainsi un document de 21 feuillets où elle critique ce qu’elles considèrent comme des  » déviations  » au sein des BR. En automne c’est la colonne vénitienne qui éclate. La majorité conserve le nom de  » Anna Maria Ludmann  » et prépare l’enlèvement du général américain Dozier, conservant l’orientation générale.

Une partie rejoint elle les positions mouvementistes, qui aboutiront à la constitution du  » Parti-Guérilla  » et se prépare à attaquer la prison de Rovigo, d’où elle fera s’évader Suzanna Ronconi et trois autres militantes.

Une partie prend le nom de Colonne 2 août (en référence à des affrontements sanglants entre ouvriers et policiers à Porto-Marghera le 2 août 1970).
La scission se consomme alors définitivement, avec la publication de deux textes théoriques, représentatives des deux tendances principales existantes dans les BR.

Deux différentes  » Résolutions de la direction stratégique  » paraissent en décembre.

Celle de la minorité tout d’abord. Le document  » Crise, guerre et internationalisme prolétarien « , qui fait à peu près 300 pages, a été écrit par la  » Brigade de Palmi  » des BR, constituée du noyau historique emprisonné, notamment Renato Curcio.

Une nouvelle organisation se forme le 16 décembre 1981, se référant à la ligne de ce document : les Brigate Rosse – Partito Guerriglia del proletariato metropolitano (Brigades Rouges – Parti Guérilla du Prolétariat Métropolitain).

Les BR-PGPM sont principalement issues du fronte carceri (front des prisons) romain et napolitain ; le petit groupe  » potere proletario armato  » appuiera cette ligne.
Leur activiste principal est Giovanni Senzani, qui considère que le système a intégré la classe ouvrière et qu’il faut s’appuyer sur le  » proletariato extralegale « , prolétariat des travaux illégaux et au noir, pour former la guérilla, seule force libératrice dans les métropoles.

Les BR-PGPM considèrent que  » le mode de production capitaliste n’est plus régulé par la loi de la valeur-travail « , et qu’il faut donc  » déclencher la guerre sociale totale « . Le terme de Parti-Guérilla provient d’un communiqué des Brigades rouges du 4 avril 1971, distribué à l’usine Pirelli de Milan et repris dans le journal  » Nouvelle Résistance « , où est parlé de  » l’édification du Parti-Guérilla « .

La ligne majoritaire des BR est refusée et qualifiée de  » néo-révisionniste armée « .
Le second document est intitulé  » Deux années de lutte politique  » et fait précisément 184 pages. Il sera joint au communiqué numéro 2 de l’enlèvement du général américain Dozier et retrace la lutte pour la ligne au sein des br.
La majorité des brigadistes, qui se reconnaît dans le texte, prend le nom de Brigate Rosse per la costruzione del partito comunista combattente (brigades rouges pour la construction du parti communiste combattant).

Le 17 janvier 1983, les BR-PCC publieront un texte décrivant leur stratégie générale, intitulé  » Replacer l’activité générale des masses au centre de l’Initiative « .

Elles partent du fait que de très graves problèmes internes ont désagrégé les BR :  » A partir de 1980, chaque colonne de l’Organisation située dans les pôles métropolitains a affronté le problème de l’enracinement dans les situations en assumant certaines contradictions qui s’exprimaient localement, contradictions différentes d’une ville à une autre. Un plus grand enracinement et la désagrégation de la ligne politique sont allés de pair.

Privée d’une ligne politique qui saisisse la contradiction principale (celle entre mouvement de classe et pratiques de la bourgeoisie) et l’aspect principal de cette contradiction, c’est-à-dire le projet politique dominant dans une conjoncture donnée, privée donc d’une identité de ligne, de stratégie générale, mesurée sur la situation concrète, l’Organisation Brigades rouges a fini par assumer autant d’identités qu’il y avait de pôles principaux d’intervention. Les scissions de 1981 sont le couronnement organisationnel d’un processus de fragmentation politique en oeuvre depuis longtemps. »

Un autre document, intitulé  » Politique et révolution  » et écrit par des membres dirigeants des BR-PCC, résume la problématique des années 1979-1980, c’est-à-dire l’incapacité à assumer le dépassement de la phase de propagande armée, dépassement devant être une conséquence de l’offensive du printemps 1978.

L’option était alors de  » Frapper au cœur le projet de la bourgeoisie qui, avec la Démocratie Chrétienne et Moro, se proposait, par le biais du compromis historique avec le PCI, de pacifier le prolétariat et de vider les luttes de celui-ci de leur contenu « .

L’organisation communiste combattante devait alors se transformer en Parti, ce qui fut empêché par l’enracinement foncièrement local de chaque colonne brigadiste et l’absence d’unité conséquente à cela.

Les BR-PCC lancent alors une offensive, pour reprendre l’initiative.

Le 17 décembre la colonne Vénétie enlève à Vérone le chef de l’OTAN pour l’Europe méditerranéenne, le général US James Lee Dozier.

Cette action est dirigée contre le  » projet de guerre réalisée par l’OTAN, le plan économico- politico- militaire de la bourgeoisie impérialiste de préparation d’une troisième guerre mondiale « . La répression est organisée par l’Etat italien, la CIA, l’armée US et des experts de R.F.A.. Les arrestations sont très nombreuses, et pour se protéger les BR-PGPM coupent tous les ponts avec les BR-PCC.

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 9/ »Attaque au coeur de l’Etat »

Il y a en 1978 au moins 638 actions armées révolutionnaires, dont 106 menées par les BR. Les autres groupes se comptent par centaines .

Il y a également une réorganisation qui se fait ; ainsi, Prima Linea et les Formations Communistes Combattantes créent un commandement national unifié. La lutte contre la répression est quasiment centrale ; est ainsi exécuté le 11 octobre 1978 à Naples Alfredo Paolella, responsable de l’anthropologie criminelle à la prison de Pozzuoli.

On notera également des actions contre des vendeurs d’héroïne, par le Movimento Proletario di Resistenza Offensiva – Nucleo Antieroina, qui prendra par la suite le nom de Guerriglia Comunista.

Mais  » l’attaque au coeur de l’Etat  » a mené les BR à un autre niveau de lutte, ouvrant de nouveaux espaces. Si de 1972 à 1977/78 les BR n’étaient qu’un groupe au sein d’un large mouvement social, l’écroulement du mouvement autonome en 77 faute de débouchés politiques pour les larges masses et l’ampleur de la répression contre toute la sphère légale fait que les BR deviennent centrales dans la lutte pour le communisme.

Les prisonniers brigadistes pourront ainsi dire en 1980 que  » la situation politique présente se trouve entre deux phases : nous ne sommes plus dans la phase de propagande armée, et pas encore dans celle de la guerre civile « .

Pour comprendre ces deux années, il faut comprendre ce qui se révélera en décembre 1980, avec la publication de  » l’Ape e il comunista « ,  » l’abeille et le communiste « , qui rassemble des  » Eléments pour la critique marxiste de l’économie politique et pour la construction du programme de transition au Communisme « .

Ce document, véritable pavé rassemblant les thèses brigadistes, a été écrit par un collectif de prisonniers, qui ne reflète qu’une tendance existante dans les BR alors, une tendance plus mouvementiste, plus guérillera.

Ainsi, les  » XX thèses finales  » mettent en avant les concepts de  » système de pouvoir rouge  » et d’ » organismes de masse révolutionnaires  » que l’on retrouvera plus tard au centre du futur projet du Parti-Guérilla du Prolétariat Métropolitain.
Mais quoi qu’il en soit, au niveau stratégique pour les BR il s’agit désormais d’effectuer la tâche de  » destruction des forces politico-militaires de l’ennemi et de la conquête du pouvoir « .

Les BR catalysent à ce moment là l’essentiel de la guérilla. Les autres groupes ont échoué par incapacité théorique et technique. Ainsi les militantEs de Prima Linea -1ère ligne, guérilla issue et membre de l’autonomie- se font exécuter en plein jour par les forces de répression à cause de leur statut de semi-légalité. Quant à la direction arrêtée, elle brade tout ( » il n’est jamais trop tard pour sortir du communisme  » ira jusqu’à dire l’un d’eux).

Rien qu’en 78 les BR mènent 25 exécutions. Il y a également l’appui d’autres groupes pour les campagnes, comme les formations communistes combattantes, qui exécutent le procureur de Frosinone le 8 novembre 1978 et oscillent idéologiquement entre PL et les BR.

L’Etat joue alors intelligemment avec les  » pentiti « , les repentis, qui voient leur peine minimisée s’ils parlent. Patrizio Peci est le plus connu d’entre eux et responsable de nombreuses arrestations ; il est issu des PAIL (Proletari Armati in Lotta, 1973-1975), un groupe ayant rejoint les BR. L’Etat n’hésite pas à payer des opérations de chirurgie esthétique et à dépenser beaucoup d’argent pour défendre sa bourgeoisie.

C’est également en 1978 que les BR développent le thème du MPRO, le Mouvement Prolétaire de Résistance Offensive :  » Nous appelons MPRO l’aire du comportement de classe antagonique suscité par l’aggravation de la crise économique et politique ; l’aire des forces, des groupes et des noyaux révolutionnaires qui donnent un contenu politico-militaire à leur initiative de lutte anticapitaliste, anti-impérialiste, anti-révisionniste et pour le communisme « .

 

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Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 8/ »La maturation des Brigades Rouges »

8.1975-1978 : apogée de l’autonomie ouvrière
et maturation des BR

Le 6 février les NAP détruisent la voiture du magistrat De Matteo, responsable d’une proposition de loi sur la détention.
Le 18 février 75 les BR lancent un commando, mené par Mara Cagol, une membre du noyau historique, contre la prison de Casale Monferrato. Renate Curcio, autre membre historique, est notamment libéré.

Suit une  » résolution stratégique  » , qui définit l’Etat comme  » Etat impérialiste des multinationales « , et qui montre le rôle central de la DC (démocratie-chrétienne).
La gauche est comprise comme  » gauche du capital « , le système est considéré comme un nouveau fascisme, propre à la période impérialiste.

Pour les BR, le mouvement autonome, qui se développe parallèlement, est insuffisant car seulement légal ou semi-légal. Il est temps selon elles de rompre les liens entre la classe ouvrière et les organisations institutionnelles, d’attaquer la DC comme centre de la réaction, de frapper l’Etat dans ses points faibles.
L’Etat réagit vivement.

Les perquisitions sont facilitées par de nouvelles lois et les policiers obtiennent le droit de tuer quasi légalement  » dans l’exercice de leurs fonctions « . Ce qui amena un nombre considérable de tués chez les jeunes  » voleurs « , ou encore des  » passants  » à proximité des manifs.
Le 23 février les NAP attaquent un poste de police. Un militant est arrêté.

Deux camarades s’évadent de la prison de Murate (Florence) mais sont repris deux semaines plus tard (prenant au passage 3 et 4 ans de prison pour évasion).
Le 11 mars, Vitaliano Principe meurt dans l’explosion de sa bombe, Gentile Schiavone est grièvement blessé mais interrogé pendant 14 heures.

En avril c’est une grande répression contre les NAP. En prison un militant est blessé par un fasciste et tous les témoins mis en isolement. Le 22 le magistrat Di Gennaro, membre de la cour de cassation et du service de recherche sur la prévention et les peines au ministère de la justice, est enlevé par les NAP.

Après avoir fait croire pendant quelques jours à une histoire amoureuse, l’Etat accorde les revendications des NAP, à savoir celles de trois militants barricadés dans une prison après une tentative d’évasion, ainsi que le passage d’un communiqué à la télévision, à la radio (cela sera fait à 7H25 du matin) et dans la presse.

Libéré, Di Gennaro ne collabore pas avec les carabinieri, qui font sauter sa voiture devant sa maison (pour  » raisons de sécurité « ).

Il donne des interviews où il explique que la lutte armée a des causes politiques et sociales. Il participera néanmoins par la suite à la répression, notamment lors de l’écrasement de la révolte de la prison de Trani.
Le mois d’avril 1975 est également celui de l’apogée de l’autonomia operaia, qui est présente de manière organisée dans la rue pendant une semaine.

Les affrontements avec les fascistes et les carabinieri font 4 mortEs à gauche.
En avril 1975 paraît également une résolution de la direction stratégique des BR. L’objectif central y est expliqué :
 » Rompre les liens corporatistes entre la classe dirigeante industrielle et les organisations de travailleurs ;
Briser la DC, centre politique d’organisation de la réaction et du terrorisme ;

Frapper l’Etat dans ses maillons les plus faibles « .
Les BR affirment que  » la DC n’est pas seulement un parti, mais aussi l’âme noire d’un régime qui depuis 30 ans opprime les masses ouvrières du pays. Déclarer la nécessité d’abattre le régime et proposer dans les faits un compromis ‘historique’ avec la DC n’a pas de sens. Bavarder sur le moyen de la ‘réformer’ en a encore moins. Il faut liquider, battre et disperser la démocratie-chrétienne « .

Et sur la guérilla urbaine :

 » A notre avis, on doit affronter la question à partir de la couche de classe qui plus que tout autre subit l’intensification de l’exploitation due aux projets de restructuration capitaliste et impérialiste.
La théorie révolutionnaire, c’est la théorie des besoins politico-militaires de  » libération  » de cette couche de classe. Elle seule en fait exprime en puissance, sinon en conscience (qui signifie  » organisation « ) l’universalité des intérêts de classe.

C’est seulement autour de ses besoins que peuvent être organisés et assumés les besoins des couches sociales marginalisées par le processus de restructuration et que peuvent être battues les résolutions révisionnistes, réformistes ou corporatives de cette partie de la classe ouvrière qui trouve un avantage, même moindre, dans le renforcement du système de domination impérialiste.

La guérilla urbaine joue un rôle décisif dans l’action de désarticulation politique du régime et de l’Etat. Elle atteint directement l’ennemi et fraye un chemin au mouvement de résistance. C’est dans la guérilla que se constitue et s’articule le mouvement de résistance et le terrain de l’autonomie, et non le contraire.

Elargir ce terrain signifie en premier lieu développer l’organisation de la guérilla, sa capacité politique et militaire.
Toutes les positions qui considèrent la croissance de la guérilla comme une conséquence du développement terrain légal ou semi-légal de  » l’autonomie  » sont fausses. Il est nécessaire de faire la lumière sur ce point.

Dans ce qui est défini comme  » terrain de l’autonomie  » s’entassent des positions très diverses. Certains, qui situent leur place dans la lutte des classes par la voie  » subjective « , se reconnaissent comme faisant partie de ce terrain, plus pour lui imposer ses problèmes et ses besoins, c’est-à-dire pour le  » récupérer « , si bien qu’ils expriment, aujourd’hui, une interprétation très partiale et surtout sectorielle de ses besoins.

A leur source, ils ont constitué un facteur décisif dans le processus de dépassement de  » l’esprit de chapelle « , mais aujourd’hui ils risquent de finir eux-mêmes dans le cul-de-sac de ce processus.

C’est le  » fétichisme de la légalité  » qui prédispose à ce danger, c’est-à-dire l’incapacité à sortir de la fausse opposition entre  » légalité et illégalité « . En d’autres termes, les assemblées autonomes ne réussissent pas à poser le problème de l’organisation à partir des besoins politiques, et finissent ainsi par les délimiter dans le type d’organisations légales existantes.

Ce qui correspond à couper le pied pour le faire entrer dans la chaussure !

Certains, plus conscients de la contradiction où ils se débattent, arrivent à admettre un dualisme d’organisation et ainsi à de nouveau proposer l’improposable théorie du  » bras armé « , dans la vieille logique de faillite de la IIIème Internationale.

Mais, dans cette nouvelle situation, sous peine d’extinction de leur fonction révolutionnaire, ils doivent faire un saut dialectique s’ils veulent rester fidèle à l’engagement fondamental d’organiser sur le terrain de la guerre de classe l’opposition de la couche  » objectivement  » révolutionnaire.
En-dehors de cette perspective, il n’y a que conceptions minoritaires ou inféodés au révisionnisme.

La guérilla urbaine organise le  » noyau stratégique  » du mouvement de classe, pas le bras armé. Dans la guérilla urbaine, il n’y a pas contradiction entre penser et agir militairement et donner la première place à la politique. Celle-ci développe son initiative révolutionnaire selon une ligne de masse politico-militaire.

Pour la guérilla, ligne de masse ne veut pas dire, comme quelqu’un l’a mal compris,  » organiser le mouvement de masse sur le terrain de la lutte armée « , tout au moins pas pour le moment.

 

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Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 7/ »La multiplication des Brigades Rouges »

7.La multiplication des BR (1973-1974)

Pour les BR les prolétaires veulent mettre à bas la bourgeoisie, mais ne savent pas comment. Il s’agit de résoudre cette contradiction par trois lignes d’offensive:  » guerre au fascisme; résistance dans les usines; résistance contre la militarisation du régime « .

De son côté le système met en avant la  » repubblica conciliare « , la république de la conciliation. Les brigadistes tentent dans cette période de toucher la base du P.C.I. qui, si elle est sincère,  » comprendra certainement quel choix il faudra faire  » pour la prise du pouvoir. La direction du P.C.I., qui développe le compromis historique, est par contre considérée comme ennemie.

Le mouvement de masse est lui énorme : autoréductions massives dans les supermarchés à Naples, Milan, Rome, mais également du téléphone, du gaz, de l’électricité… Occupations de logements vides, sabotages des téléphones des quartiers bourgeois, aides des médecins et des infirmierEs à l’avortement…

Il faut dire qu’en 1973/1974, le loyer prend 50% des salaires ; il y a 10 à 60.000 familles sans logement par ville. Il y a 11.413 cas de typhus, 278 de choléra, 40.000 hépatites, 3.000 méningites, 73.OOO mortEs par maladies infectieuses (seulement 12.489 reconnuEs comme tel). 4.000 communes sont sans eau, 2.000 sans canalisation, un million de personnes vivent dans des baraquements, la mortalité infantile est de 50 pour 1.000.

Des boycotts s’organisent, rassemblant de 50 à 100.000 personnes par million de payeurs/payeuses (le prix au Kw est 6 fois plus cher que pour les entreprises).
Le grand mouvement de contestation dura deux années, afin de se ralentir, mais a bouleversé le paysage politique révolutionnaire, d’autant plus que les femmes s’investissent énormément (un référendum autorise d’ailleurs le divorce).

Le groupe d’extrême-gauche  » lotta continua  » disparaît peu à peu, son réformisme n’ayant plus cours.

Potere Operaio, mouvement fondateur du principe d’autonomie de la classe ouvrière, se dissout également, de manière spontanéiste, contribuant à la naissance de l’autonomia operaia., l’autonomie ouvrière dite  » autonomie organisée « , qui coexiste avec l’autonomie en général (revues  » Viola « ,  » Désir « ,  » Neg/azione « ,  » A/traverso « ,  » Zut « …).

Les NAP, noyaux armés prolétaires, se forment dans les prisons, et mènent des actions conjointement avec les BR.
Le 28 juin 73 Michele Mincuzzi, ingénieur de chez Alfa Roméo, est enlevé, interrogé puis libéré. Ici ce sont encore les cadences qui sont attaquées. Le 10.12.73 c’est le chef du personnel de FIAT qui est enlevé.

La convergence patronat / syndicat / PCI est ici attaquée de plein fouet. Les BR le gardent huit jours et émettent des revendications très précises (réintégrations des licenciés, dévoilement des indics, informations dans la presse quant à l’action, etc.).

Le futur maire de Turin parle alors des BR comme de  » personnes cliniquement malades et droguées « , le journal l’Avanti parle de  » néo-fascistes  » et les trotskystes, toujours à la pointe de l’anticommunisme, affirment qu’il s’agit d’un  » complot des services secrets « .

Après cette phase caractérisée par la propagande armée, considérée par les BR comme un  » début « , la lutte sur le terrain de l’usine cède la place à l’attaque contre l’Etat. L’attaque au cœur de l’Etat doit être au niveau de l’antagonisme prolétaire.

De fait, début 74, les BR se sont élargies aux villes industrielles. Les groupes les plus forts sont:

o la colonne milanaise, avec ses trois brigades (Sit siemens, Alfa Roméo, Pirelli),
o la colonne Vénétie, avec des brigades à Padoue et Porto Maghera,
o la colonne turinoise chez FIAT dans les sections Meccanica, rivalta, presse et lingotto,
o la colonne de Gênes, avec au moins une brigade.
Les BR sont en grande majorité composées d’ouvriers, ce qui ne les empêchent pas de développer des analyses extrêmement poussées des phénomènes modernes (informatisation, militarisation…). Le prestige de l’organisation est très grand.
Le 18 avril 74, le jour où Agnelli est nommé patron des patrons, les BR mettent en pratique le slogan  » Sossi, fasciste, tu es le premier sur la liste ! « . Elles enlèvent à Gênes le procureur Mario Sosssi, et rend public le document intitulé  » Contre le néo-gaullisme, mener l’attaque au coeur de l’Etat! « , où les restructurations étatiques sont considérées comme la cible n°1.
La résistance doit, selon les BR, passer à un niveau stratégique. Sossi est libéré en l’échange de la promesse de libération de prisonniers. Libération qui n’est pas faite, au lieu de cela la police écrase par les forces armées les révoltes dans les prisons (six morts).

Le 28 mai 74 les fascistes font un attentat à une réunion syndicale. Les brigadistes réagissent en attaquant le 17 juin 74 un bureau du MSI. Il y aura deux morts, sans que les BR l’aient initialement voulu.

Cet  » incidente sul lavoro « ,  » accident  » lors du travail effectué, ne pose pas vraiment de problèmes de conscience, même s’il ne s’agissait pas de dirigeants.

Le 1er octobre les Noyaux Armés Prolétaires (NAP) font sauter des mur des prisons de Poggioreali, Rebibbia et S. Vittore, et laissent des magnétophones munis de hauts-parleurs:

 » Attention ! Restez à l’écart, cet équipement et cet endroit sont minés et exploseront à la moindre tentative d’interrompre cette communication.

Camarades prisonnières et prisonniers en taule, cette communications vous est destinée par les Noyaux Armés Prolétaires, qui se sont formés clandestinement en-dehors des prisons, afin de continuer la lutte des prisonniers contre le camp de l’Etat bourgeois et de sa justice. C’est un appel à la reprise des luttes dans les prisons, qui nous ont uni avec le prolétariat de 1969 à aujourd’hui.

Contre le capitalisme violent des entrepreneurs, contre l’Etat des entrepreneurs et son gouvernement.
La réponse de l’Etat bourgeois à 5 ans de dures luttes a été la répression grandissante et une série de mesures fascistes comme le doublement des détentions préventives, et le creusement définitif de la réforme des prisons, qui est tellement prisée la propagande du gouvernement.

Le doublement de la durée est supportée par la peau de notre couche prolétarienne, avec l’active participation des révisionnistes. Maintenant et venu le moment de montrer que nous ne laisserons aucun répit à l’application de cela ; que notre volonté et notre capacité de lutter n’a malgré tout pas disparu, et qu’en-dehors des prisons les noyaux armés prolétaires sont nés pour cela : soutenir et être au côté des luttes des prisonniers, répondre aux meurtres et aux bains de sang et à la répression de l’Etat.

Camarades prisonniers prolétaires, pour nos droits, contre la violence de l’Etat dans les prisons, les usines, les quartiers, les écoles et les casernes, contre le renforcement de la répression, révolte générale dans les taules !

Nous refusons la manière de vivre à laquelle nous force la bourgeoisie au moyen de l’exploitation, de la misère et de l’oppression.

Nous refusons d’être plus longtemps l’alibi pour les structures policières anti-prolétariennes de l’Etat. Camarades, la répression contre nous apporte de l’aide et perfectionne le fascisme des lois de l’Etat, confirme que le pouvoir écrase de ses pieds les droits des prolétaires les plus faibles et se prépare à ainsi à écraser et pulvériser la liberté de tout le prolétariat.

Nous n’avons pas le choix : ou alors se rebeller, et lutter, ou mourir lentement dans les camps, les ghettos, dans les asiles, auxquelles nous force la société bourgeoise, de la manière violente. Contre l’Etat bourgeois, pour son renversement, pour notre contribution au processus révolutionnaire du prolétariat, pour le communisme.

 

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Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 6/ »La naissance des Brigades Rouges »

6.1970/1973 : la naissances des BR

Les BR sont donc nées de l’activité théorico-pratique du CPM, et ne forment au départ qu’un petit groupe, avec lequel les membres des plus grandes organisations sympathisent. Le groupe Lotta Continua, alors l’une des plus grandes organisations, ira jusqu’à proposer aux BR de devenir leur bras armé.

Lotta Continua tente en effet d’encadrer ce qu’elle a souhaité théoriquement mais n’assume pas en pratique.
Ainsi, lors de la grande révolte de la ville de Reggio en Calabre (juillet 1970-février 1971) à l’annonce que la ville ne serait pas capitale provinciale (et qu’il n’y aurait ainsi pas d’aides pour résorber le chômage, alors que seulement 30% des emplois étaient  » normaux « ), la lutte armée avait commencé, et Lotta Continua affirmait la soutenir.

Les masses populaires (avec l’aide des ouvriers des usines Omeca et des milliers de paysans pauvres) se retranchent dans les petites rues des quartiers populaires, érigent des barricades en ciment, désarment les carabinieri (les gendarmes italiens), pillent les commissariats, détruisent la mairie, la gare, les sièges des partis politiques et des banques.

La lutte alterne manifestation et dynamite, mais est écrasée au moment de son extension en Sicile et en Calabre par l’intervention de l’armée.

Le journal de Lotta Continua du 30 octobre y consacra 6 pages ( » Reggio proletaria, Reggio rossa « ) :  » Menons la. Ce qui est nécessaire : ne plus payer de loyers, de tickets, d’impôts, ne plus faire le service militaire, ne plus voter, s’organier en rassemblement de quartier (…). Dans une partie de l’Italie, à Reggio en Calabre, la lutte armée a commencé (…). Contre l’Etat, contre les patrons, contre l’exploitation, contre le chômage, contre l’émigration « .

Lotta Continua mène la même politique que la Gauche Prolétarienne en France, avec le même soutien théorique à la violence populaire qu’elle ne sait ni organiser ni comprendre stratégiquement. Potere Operaio mène également le débat, le congrès de 1971 (le troisième) débat également de l’illégalité. Il a même été créé un éphémère FARO (Fronte Armato Rivoluzionario Operaio) qui mènera quelques attentats à l’explosif.

A l’opposé, les BR mènent ainsi de 1970 à 1973 ce qu’elles appellent la propagande armée. Se concentrant sur les grandes usines, notamment à Milan et Turin (Fiat), les brigadistes distribuent des listes d’indics et de chefs qui doivent être  » frappés de la vengeance prolétaire  » en raison de leurs liens avec les patrons.

Ce fut en 1970 le début d’une série d’actions systématiques consistant en ce que les prolétaires faisaient eux-mêmes de temps en temps: bastonnade des capi (contremaîtres), sabotages, etc. En automne 70 les BR menèrent des actions contre les fascistes et les provocateurs dans les usines, contre les cadences et pour la remise en cause du lien entre hausse de la productivité et hausse des salaires.

Après avoir incendié la voiture du chef de la sécurité de Pirelli (27.11.70) et du chef du personnel (8.12.70), elles incendient huit poids lourds de chez Pirelli, afin de « présenter la facture  » aux patrons pour les licenciements.

Dans leur sixième communiqué les BR affirment que les patrons sont allés trop loin pour qu’un compromis soit encore possible. Des techniques de sabotage furent diffusées, montrant par là que les brigadistes avaient des gens sur place.

En septembre 71 sortit le premier texte programmatique, sous la forme d’une auto-interview (de la même manière donc que les Tupamaros uruguayens). Les BR y expliquent qu’il est nécessaire de choisir la stratégie de la lutte armée pour le communisme, critiquent les politiques  » défensives  » , et affirment ne pas être un  » bras armé  » mais un  » point de rencontre  » des révolutionnaires.

Les actions continuent alors jusqu’à l’enlèvement le 3 mars 72 d’Idalgo Macchiarini, top manager de chez Siemens et responsable de l’organisation du travail. Les br le gardent 20 mn pour un procès symbolique puis le libèrent (sous  » conditions « ).

Dans un tract les BR le traitent de  » fasciste en chemise blanche « . C’est le début des slogans qui marquent:  » Frapper et s’enfuir ! Rien ne restera impuni! En frapper un pour en éduquer cent! « . Cette action fut populaire dans l’extrême-gauche, un peu de la même manière que les actions  » violentes non armées  » de la Gauche Prolétarienne en France.

Ce genre d’action est en effet aisément compréhensible par tout travailleur, ne nécessite pas de connaissance idéologique au préalable. D’autant plus que le prolétariat est dans une situation précaire. Chez SIP (télécommunication), 20.000 travailleurs sont en CDD ou au noir!

Néanmoins la gauche  » officielle  » et les patrons attaquent les BR dès le départ, et les diffamations sont nombreuses. De faux attentats signés  » BR  » sont effectués, et la répression fut grande. Cela, et les affrontements entre manifestants et la police à Milan lors de la manifestation du 9 mars 1972, poussent les BR à passer dans la clandestinité totale.

 » Ce fut l’offensive du pouvoir mené le deux mai contre l’organisation qui enleva tout doute au fait que la clandestinité soit une condition sine qua non à la survie d’une organisation politico-militaire opérant à l’intérieur des métropoles impérialistes « . Les brigadistes attaquèrent alors des banques et organisèrent de nouvelles  » colonnes « .

Le 26.11 et le 17.12.1972, ils/elles incendient les voitures des responsables de la sécurité et de la surveillance de chez FIAT à Turin. Le 11 janvier 73 ils/elles pillent un bureau du syndicat fasciste la CISNAL à Turin également, et le 15.1.73 à Milan le bureau d’une union d’entreprises liée à la démocratie-chrétienne.

L’hiver fut rude: affrontements très violents de manifestants contre la police à l’occasion d’une réunion du parti fasciste le  » MSI « , et licenciements massifs à la FIAT de Turin où presque 200 000 travailleurs se sont mis en grève.

Le 12.2.73 les BR enlèvent alors Bruno Labate, secrétaire de la CISNAL de Turin, et l’enchaînent dans l’usine avec un panneau rempli de slogans, ce après l’avoir interrogé pendant quatre heures. Pas un seul ouvrier rentrant dans l’usine ne le libérera.

En mars 73, à la FIAT de Mirafiori, l’usine fut occupée et défendue une semaine par les travailleurs contre la police et les fascistes.

C’est ce qu’on a appelé le  » parti de Mirafiori « , le mouvement offensif et spontané des travailleurs. Mais avec les accords passés par les syndicats la tension retomba. Les BR répondirent à cette dépendance ouvrière par un papier théorique, à nouveau sous la forme d’un auto-interview.

A l’opposé, une frange spontanéiste se développe au sein du mouvement pour l’autonomie ouvrière, et refuse le principe d’une organisation d’avant-garde menant la lutte armée.

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 5/ »Le Groupe d’Action Partisane »

5.La parenthèse semi-révisionniste armée
des Groupes d’Action Partisane

[Bon, petite parenthèse, s'il y a bien quelque chose qui me gave avec l'extrême-gauche, c'est son utilisation systématique du "révisionnisme", qui me rappelle TELLEMENT le principe de l'hérésie que ça m'en donne des boutons... C'est quand même marrant, surtout dans cet article, de soutenir des points de vue - comme celui de Guevara - qui appellent à considérer les particularités de chaque pays, et à faire évoluer sans cesse le modèle révolutionnaire, et en même temps, de taxer à tour de bras ses rivaux de "révisionnistes"... non ?]

Les GAP, ce sont les  » gruppo d’azione partigiana « , terme repris aux groupes d’action partisane opérant en 1944 contre le fascisme.

Ces groupes d’action partisane ont été fondé en 1970 par l’éditeur Giangiacomo Feltrinelli, un très grand éditeur (comme Gallimard, avec en plus une quinzaine de grandes librairies), qui avaient appelé en 1969 à la formation de structures illégales. Ces groupes clandestins naissent à Milan, Turin et Gênes.

La ligne des GAP oscille entre celle de la Fraction Armée Rouge allemande et celle de la résistance armée au fascisme. D’un côté les GAP sont là pour défendre les structures démocratiques le cas où. Il est vrai que l’Italie des années 1960-1970 est marquée par de nombreux attentats-massacres organisés par les fascistes (ainsi ceUX de la Place Fontane, de Brescia, du train Rome-Brenner).


Mais la ligne qui devient dominante considère que l’Italie devient la colonie de l’OTAN, et que cela fait partie d’un processus de fascisation. Il faut donc des  » bases rouges « , tout en considérant le bloc de l’Est comme un arrière-pays passivement  » positif  » même si révisionniste.


Les luttes sociales ne sont pas mises en avant, à l’opposé de l’anti-impérialisme.

La ligne est de fait celle de la RAF : il s’agit de libérer le pays de l’emprise de l’impérialisme, principalement américain. Pour Feltrinelli, puisque l’Italie avait une situation sociale chaude, il fallait s’attendre à ce que l’OTAN impose des transformations brutales. Ce qui se passera de fait en Turquie quelques années plus tard, à ceci près que ce pays était réellement une néo-colonie.
La radio-pirate  » RADIO-GAP  » explique que :


 » La voie de la révolution communiste, la voie de la libération définitive du prolétariat et des travailleurs italiens de la domination et de l’exploitation par le capital italien et étranger nécessite une guerre dure et longue. Mais les brigades de partisans, les camarades travailleurs italiens se sont à présents mis sur cette voie. La voie de la libération, la voie des partisans, marchant en avant-garde de la révolution communiste.

Travailleurs, journaliers et étudiants révolutionnaires ensemble et unis pour la victoire définitive sur le capitalisme et l’impérialisme « .
Il s’agit d’organiser  » une participation toujours plus large et intensive à la guerre anti-impérialiste internationale « .

Feltrinelli dira à ce sujet que :
 » Qui considère la guerre révolutionnaire cubaine comme terminée se trompe sur la réalité, même s’il la voie, et comprend vraiment très peu de la stratégie révolutionnaire. La guerre révolutionnaire, le processus révolutionnaire est continental dans le faits et ne peut que terminer par une victoire définitive sur l’impérialisme en Amérique latine « .

C’est-à-dire qu’il fait la même erreur stratégique que le Che, et qui sera vigoureusement critiqué par les maoïstes, notamment après la catastrophe bolivienne. Cette position est similaire à la RAF, qui considérait également le processus révolutionnaire comme immédiatement totalement international.

Feltrinelli a la même position à ceci près qu’il va encore plus loin puisqu’il fait une transposition de l’analyse de l’Amérique latine de Guevara :

 » La gauche européenne a comme devoir de trouver des solutions tactiques qui correspondent à la réalité de chaque pays européen (pris dans sa particularité).

Dans le déroulement des différents processus révolutionnaires qui – et même si cela est timide – apparaissent au grand jour dans les pays du vieux monde, une stratégie continentale prendra sa forme et sa substance, et aura une fonction décisive dans notre guerre de longue durée « .

Feltrinelli fut à l’origine de la publication de très nombreux documents ; il succomba à l’explosion de sa bombe en 1972 (visant à détruire un grand pylône électrique). Les GAP s’écroulèrent aussitôt. La ligne des GAP aura toujours été très critiqué par les groupes armés d’Italie, qui l’interprétaient comme réformiste armée.

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 4/ »La naissance du CPM »

4.La naissance du CPM (1969)

Le 8 septembre 1969 se forme dans cette mouvance de la  » nouvelle gauche  » un nouveau groupe, le CPM, c’est-à-dire le Collettivo Politico Metropolitano.

Issu de groupes ouvriers (Sit-Siemens, IBM, Pirelli…), particulièrement dans le  » triangle de fer  » (Turin, Milan, Gênes), le CPM entend amener de nouveaux fondements pour la lutte révolutionnaire.
Leur stratégie consiste en effet à  » enraciner la lutte armée à partir des luttes de l’ouvrier-masse des grandes concentrations industrielles « .

Dans un texte de décembre 69, intitulé  » lutte sociale et organisation dans la métropole « , le CPM prône l’autonomie ouvrière, c’est-à-dire  » le mouvement de libération du prolétariat de l’hégémonie globale de la bourgeoisie « , la rupture totale avec les institutions.

Le CPM ne prône pas, comme en général les mouvements pour l’autonomie, la fédération de groupes de base,  » d’associations spontanées, sporadiques et apolitiques « , mais la construction d’une organisation révolutionnaire, avec des structures illégales selon le principe léniniste, et visant le renversement de l’Etat.

La propagande du CPM diffère donc également des groupes prônant l’organisation de groupes armés pour l’éventualité d’un coup d’Etat, comme les Groupes armés partisans de l’éditeur Feltrinelli, qui se veulent issus de la résistance des années de guerre. Il s’agit ici de mener une guerre populaire, de classe.
En juillet 70, le CPM prend le nom de sa revue,  » sinistra proletaria « , la gauche prolétarienne.

Ce nom est clairement une allusion au groupe révolutionnaire français du même nom, qui développe une lutte à la base dans les usines.
Le 17 septembre 1970 les brigate rosse (brigades rouges) apparaissent en revendiquant l’incendie d’une voiture d’un manager de Siemens – c’est en fait le CPM qui en est à l’origine. En avril 1971, la revue change de nom et devient  » nuova resistenza « , nouvelle résistance, avec comme symbole un marteau et une faucille entrecroisé d’un fusil.

On peut y lire dans le n°2 que :  » La révolution moderne n’est plus une révolution propre (…), elle recrute ses éléments en pêchant en eau trouble. Elle avance par des voies détournées et elle se trouve des alliés en tous ceux qui n’ont aucun pouvoir sur leur propre vie et le savent (…).

Dans l’attente de la grande fête révolutionnaire où tous les expropriateurs seront expropriés, le geste criminel isolé, le vol, l’expropriation individuelle, le saccage d’un supermarché ne sont qu’un avant-goût et un signe de l’assaut futur contre la richesse sociale ».

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 3/ »Potere Operaio »

3.Potere Operaio

Potere Operaio ne tombe pas du ciel; l’organisation est issue d’un travail profond dans le prolétariat. Les premières connections se sont faites autour des revues  » quaderni rossi  » (cahiers rouges, 1961) et  » la classe  » (sous-entendue ouvrière, 1969).

Il s’agit principalement d’intellectuels et de techniciens analysant le processus de production. Sont étudiées les évolutions techniques et les restructurations. La relation capital/travail n’est plus considérée statiquement et après coup ; il s’agit à la fois de coller à l’ouvrier de base et à l’évolution générale.

En 1961/1962 sont ainsi apparues les  » inchiesta proletaria « , les enquêtes prolétaires, qui questionnent l’ouvrier dans son quotidien, et qui constatent comment les luttes pratiques se développent malgré la pression des révisionnistes.

Les partisans du futur potere operaio prennent le nom d’opéraistes (en français le terme serait  » ouvriériste « , mais il n’est pas tout à fait exact car il n’a pas sa connotation économiste).

Pour eux/elles, la lutte part de la subjectivité ouvrière : volonté de refus du travail et des cadences, volonté qu’il s’agit de transformer en pratique révolutionnaire.

Pour les opéraistes, le niveau politique est moins à lire idéologiquement, qui est tronqué, que dans le niveau d’absentéisme, de sabotages, de grève, d’insubordination, etc.

Dans le document de 1971 intitulé « Che cos’è Potere Operaio », il sera ainsi dit:
 » Le slogan que nous avons propagé durant toutes les années 1960,  » plus d’argent moins de travail « , signifiait justement cela : avec une intention précise et subjective provoquer la crise capitaliste, c’est-à-dire opposer à la stabilité du capital l’irréductibilité des besoins de la classe ouvrière.

Nous avons fait l’expérience suivante : eu égard un capital ayant réduit ses contradictions intérieures à un minimum, nous avons tenté de faire jouer jusqu’au bout la contradiction principale, qui reste insoluble – la contradiction entre travailleur et capital – et d’organiser cela par rapport du rapport de production « .

L’objectif des opéraistes, qui partent de l’ouvrier-masse, c’est-à-dire de l’ouvrier des grandes usines d’alors, est d’unifier la classe avec comme axes principaux le refus du travail, le refus des différents échelons de salaires.

Contre l’inflation, le chômage, il s’agit d’exiger les mêmes augmentations pour tous, et, qui plus est,  » un revenu garanti pour tous, qui travaillent ou pas, ou s’y préparent ; en plus de la semaine des 36 heures, le paiement des heures de transport pour aller au travail et l’abolition de la mobilité « .
L’objectif de Potere Operaio est ainsi d’unifier les classes populaires, de la femme de ménage à l’étudiant, tout en défendant  » l’hégémonie des luttes des ouvriers sur les étudiants et les prolétaires « .

Mais beaucoup d’autres questions se posent, car en définitive Potere Operaio n’était que l’expression d’un besoin des éléments avancés des masses de s’organiser. De plus, l’influence de l’école de Francfort est grand, et Potere Operaio est assez proche de la conception révisionniste comme quoi le capitalisme arrive à  » surmonter  » ses crises en se réorganisant. Il est parlé du groupe des  » professeurs « , puisque les dirigeants sont plus proches du monde universitaire que de la classe ouvrière (Toni Negri, Franco Piperno, Oreste Scalzone).

Une frange est très vite sortie de Potere Operaio, quasiment dès le départ, pour former  » Lotta Continua  » (LC). LC prônait la radicalisation des luttes partielles : lutte dans les villes, les prisons ( » les damnés de la terre « ), l’armée ( » prolétaires en uniformes « ), et développement de la contre-information. Le succès de LC est notable, en raison de son aspect plus politique.

Mais la politique de LC consiste principalement en une contestation révolutionnaire, pas en une politique révolutionnaire. Et c’est ainsi ailleurs au sein de cette nouvelle gauche que les éléments les plus avancés de rassemblent, cherchant des réponses chez Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao Zedong.

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 2/ »Le mai rampant »

2.Les révoltes des années 60 et le mai rampant

1966 est l’année d’une grande grève des métallos. Des débrayages ont lieu à Rome, Milan, Naples, Gênes et Trieste, avec à chaque fois un débordement des syndicats et des combats de rue.

Les revendications sont également intercatégorielles. La grève se fait à tour de rôle, afin de pouvoir durer, et des consiglia de fabbrica (conseil d’usine) se développent, notamment à Milan chez Siemens.

En 1967 c’est à Cutro et sur l’île de Capo Rizguto que les paysans et les chômeurs se révoltent. Les licenciements dans les usines textiles de Vibo et Catane, la domination de l’administration locale par les clans, l’absence d’électricité et de produits pharmaceutiques, la mauvaise distribution des terres… sont autant de raisons à cette révolte.

Dans la ville de Masse les travailleurs de chez Olivetti réduisent eux-mêmes leur temps de travail, et obtiennent de meilleurs accords, grâce notamment au travail local du noyau toscan de Potere Operaio (Pouvoir Ouvrier), qui va devenir l’un des premiers grands mouvements révolutionnaires de masse.

En 1968, il y a tout d’abord le conflit textile à Veneto (Mazatto / Valdagno). La région dominée par les petites entreprises voit apparaître l’accélération des cadences, la réorganisation capitaliste, le chômage… en février c’est la grève et en avril l’explosion. Voitures incendiées, maisons bourgeoises pillées…

Les unités spéciales interviennent.
Dans les facultés c’est l’ébullition, surtout depuis l’arrivée à Rome, Milan et Naples d’étudiants d’origine populaire. La liaison étudiants – classe ouvrière provient plus d’une situation sociale que d’un présupposé idéologique. Pourtant, même des facs élitistes comme Pise ou la sociologie à Trento sont touchées.

Et les thèmes développés sont de classe, même si la gauche catholique-social tente d’intervenir. On parle du Vietnam, du marxisme-léninisme, de la révolution culturelle en Chine populaire.

Des groupes étudiants révolutionnaires vont ainsi lutter contre l’influence des catholiques et celle des travailleurs sociaux des  » initiatives de citoyens « .

En avril 1968, c’est la grève quasi-permanente chez FIAT. Les revendications : la semaine des 40 heures, la paie immédiate, mais également le refus des heures sup, du contrôle de la vitesse et de la quantité de travail.

Là aussi les grèves ne durent que quelques heures par jour. A Cosenza les paysans se révoltent et sont rejoints par des travailleurs journaliers.

En décembre 1998 les travailleurs journaliers feront grève à Avola/Siracusa. Les routes nationales sont bloquées, des barricades montées, la grève générale suit. Les unités spéciales sont repoussées, puis tirent pendant 25 minutes, faisant deux morts.

Lorsqu’en 1969 le président des USA Nixon vient à Rome, les manifestations anti-impérialistes sont nombreuses, il y a des combats de rue. En avril c’est la révolte à Battipaglia/Salerno (25.000 habitantEs), lorsque la dernière usine ferme. La police tire : 2 morts, plus de 100 blessés, une caserne est brûlée.

Mais c’est également l’ébullition à Caserta et Pescara, dans une moindre mesure à Palerme, Cagliari, Melfi, Naples. Le PCI (en italien prononcer  » pichi « ) s’oppose à ces luttes du Sud, y voyant l’œuvre de brigands et de  » teppisti  » opposés au développement économique. Sa nature révisionniste est claire.

En automne, c’est la grève générale au niveau national, contre les accords passés entre le patronat et les syndicats.  » Lavorare meno – lavorare tutti !  » – Travailler moins, travailler tous, tel est le mot d’ordre.

Les sabotages se font en masse, les hiérarchies sont brisées, les employés et techniciens rejoignent les ouvriers. Des occupations de maison ont lieu ( » Vogliamo tutto ! Prendiamoci la citta !  » – Nous voulons tout ! Prenons la ville !).

L’économisme des syndicats et le réformisme perdent leur hégémonie.

Des CUB ( » Comitati Unitari di Base  » – Comités Unitaires de Base) se forment, ainsi que des groupes d’employés et de techniciens ( » Gruppi di Studio  » – Groupe d’étude) et d’étudiants ( » Movimento Studentesco « ).
Les années 1968-1969 vont amener la naissance de groupes révolutionnaires puissants, dont le principal sera  » Potere Operaio  » (Pot.op.),  » Pouvoir Ouvrier « , dont sortira très vite  » Lotta Continua  » (LC).

Histoire révolutionnaire : Autour des Brigades Rouges – 1/ »L’Italie et la lutte des classes »

  Ami lecteur, en ces temps troublés et alors que des films sur les mouvements révolutionnaires armés d’extrême-gauche sont sur le point de sortir – « RAF », sur la Fraction Armée Rouge – ou diffusés – « Buongiorno, notte », à propos des Brigades Rouges, justement, sur Public Sénat, je retransmets ici l’historique, indéniablement passionnante, écrite par l’un des fondateurs des BR, Renato Curcio. Ce texte est paru dans le numéro 19 du « Front social ». Vous pouvez le retrouver ici :

  http://archivescommunistes.chez-alice.fr/nac-fs/fs15.html

  Loin de moi l’idée de vouloir légitimer ces actions violentes, ou les condamner; je ne saurais comment les juger, surtout après m’être intéressé au terreau infâme de misère, et d’oppression, qui les a fait germer.

  Donc, je préfère m’effacer, et laisser la parole à cet auteur; Le dossier est épais; Cela nous fera un peu de lecture…

  Gardez tout de même en tête qu’il s’agit d’un POINT DE VUE, forcément partial, notamment sur l’évolution du PCI…Au moins, le JRDF lui permet de s’exprimer :

 

1.L’Italie et la lutte des classes

L’Italie a eu un passage au capitalisme qui fut difficile en raison de la force des structures féodales. Il n’y eut pas de révolution bourgeoise comme en France ; des éléments du féodalisme, comme le Vatican, se conjuguèrent finalement au capitalisme. Un déséquilibre se fit sentir dans l’économie : le nord de l’Italie est ainsi industriel tandis que les régions méridionales sont historiquement marquées par la petite production et l’agriculture.

Après la première guerre mondiale impérialiste de 1914-1918, le mouvement des masses italiennes fut relativement puissant, permettant l’émergence d’un mouvement révolutionnaire fort. Les classes dominantes soutinrent alors le mouvement fasciste de l’ex-socialiste Mussolini, qui écrasa le mouvement ouvrier et pris le pouvoir en 1922.

Le tout jeune Parti Communiste, né en 1921, dut alors s’organiser dans l’illégalité, son principal théoricien Antonio Gramsci croupissant en prison. En le condamnant, le juge dira:  » Il faut empêcher ce cerveau de penser pour au moins vingt ans « .

Aidé dans sa tâche par l’Internationale Communiste, le PC réussit à se développer et à guider le mouvement de masse dans une large résistance armée face au fascisme dès que celui-ci passa sous la coupe allemande (1943-1945).

Mais l’intervention américaine, qui s’alliera à la mafia pour contrecarrer le PCI et aider la bourgeoisie italienne, empêchera grandement une prise de pouvoir par les masses populaires, et cela d’autant plus que la direction du PC était gangrenée par le révisionnisme. Tout comme Thorez en France, Togliatti avait en fait abandonné les principes essentiels du marxisme-léninisme.

Ainsi, alors que les  » brigate d’assalto  » et les travailleurs occupaient les usines et que les patrons s’enfuyaient en Suisse, les dirigeants du P.C.I. enjoignirent ceux-ci à revenir et  » à prendre leurs responsabilités « .

L’Etat bourgeois italien put donc continuer à vivre, s’appuyant sur les acquis structurels des années de fascisme, sur un prolétariat du nord industriel contrôlé par un PCI gagné au partenariat social et sur une paysannerie au sud qui transforma la démocratie-chrétienne en mouvement de masse.

Il va de soi en effet que les modernisations monopolistes effectuées par les fascistes ne furent pas remises en cause. Ni même le fascisme d’ailleurs: de nombreux plans de putsch étaient prévus, et les attentats -massacres fascistes furent nombreux (place Fontane en 1969, gare de Bologne en 1980, train Bologne-Florence en 1984…). C’est ce que les révolutionnaires ont appelé  » la stratégie de la tension  » effectuée par l’Etat.

Le prolétariat combatif ne se laissera pourtant pas abattre par les fascistes et le réformisme de type révisionniste du P.C.I.. Il continua de s’organiser et de lutter, apprenant grandement des expériences internationales.

C’est l’époque de la Chine révolutionnaire, de la lutte de libération au Vietnam…

A cela s’ajoute l’activité d’intellectuels qui, menant des  » enquêtes prolétaires « , redéfinissent la lutte de la classe ouvrière, constatant qu’elle développe des formes de luttes  » différentes « , apparemment  » nouvelles « . De plus en plus en effet se généralisent le sabotage, l’absentéisme, les grèves dures, le refus du travail salarié exploité.

Soeur Emmanuelle n’est plus

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Encore une nécrologie… A 94 ans, une révoltée de plus passe par-dessus bord du navire de l’Histoire.

Que penser de Soeur Emmanuelle ? Professeur de lettres et de philosophie, elle choisit de dévouer sa vie à l’action, là où, selon elle, son aide est la plus nécessaire. Ange des bidonvilles, elle va oeuvrer à Calcutta, puis rejoindre les chiffonniers du Caire, une population miséreuse qui gagne sa vie en recyclant des monceaux d’ordures, parmi les rats et les maladies.

Véritable électron libre, elle agite la conscience française, et mondiale, en créant l’association Soeur Emmanuelle, qui monte des dispensaires et des écoles dans ces zones sinistrées de l’humanité. Difficile de lui reprocher son courage, et sa ténacité… Pourtant, la croisée contre la pauvreté a du, in fine, renier sa vocation. Face à sa hiérarchie, qui la somme de revenir en France (quelle attitude chrétienne… merci encore, le haut-clergé catholique), elle choisit d’honorer son voeu d’obéissance.

A partir de là, Soeur Emmanuelle n’est plus, à son grand désespoir, qu’un pantin médiatique. Elle est toujours le fer de lance de son mouvement, mais la discipline catholique a triomphé; en la traitant comme une sainte, ses supérieurs l’enferment dans un joli cocon doré. Elle peste… mais ne désobéit pas. Jusqu’à ce triste jour où elle nous quittât, à sa place, elle voulut toujours faire encore plus pour ceux qui vivent dans des conditions effroyables, dans des pays rongés par la pauvreté.

Afin d’honorer sa mémoire, ami lecteur, je préfère me taire, et la laisser parler… Voici sa dernière interview :

« J’irai jusqu’au bout »

C’est donc ici qu’elle vit depuis son retour d’Égypte en 1993, une maison de retraite de la congrégation des sœurs de Sion dans l’arrière-pays niçois. Le Pradon. C’est ici qu’elle sera enterrée mercredi. Elle qui aurait tant aimé finir ses jours au Caire, parmi les chiffonniers. Une rencontre forcément inoubliable avec une grande dame qui, au-delà des croyances, marquera l’histoire.

À un moment donné, vous dites qu’il vous est arrivé un jour une chose terrible : vous êtes devenue médiatique : est-ce que vraiment vous le regrettez ou finalement y prenez du plaisir, c’est votre devoir de faire passer un message ?

“Vraiment, plaisir, non, car je suis très fatiguée maintenant et vos questions à vous les journalistes ne sont pas toujours très profondes. Mais oui, oui, j’irai jusqu’au bout. Parce que peut-être que ça fait du bien. Je l’espère en tout cas, je n’en suis pas tout à fait sûre, mais je l’espère.”

Dans votre dernier livre, vous dites que l’on fuit souvent, car on veut se dépasser vers l’infini. Vous, avez-vous l’impression d’avoir fui quelque chose une fois dans votre vie ?

“Je ne me rappelle pas avoir fui quelqu’un ni quelque chose. Pour moi au contraire, la difficulté est matière, est action. J’ai toujours appris cela à mes élèves. Il y a une difficulté : yallah on se bat, on y va ! Mais à refaire, j’aurais essayé oui, de faire moins de choses, plus en profondeur, parce que tout de même, il y a beaucoup de superficiel dans tout cela. Comme toutes ces questions auxquelles j’ai dû répondre.”

Et toute cette agitation autour de votre centenaire qui approche, vous en pensez quoi ?

“Tout cela, ça me fait une belle jambe ! Mais il faut l’accepter, qu’est-ce que vous voulez, nous sommes sur terre; et sur terre on se donne mutuellement des décorations, on fait des fêtes, on vous sourit. Boum boum tralala, ça ne va pas très loin mais enfin c’est comme ça, il faut l’accepter.”

Cela vous fait plaisir quand même ?

“Oui et non. Ça me fait plaisir, parce que j’ai l’impression que les gens sont contents, qu’il y a une atmosphère joyeuse, détendue, et ça, c’est beau, donner du bonheur, c’est tellement important. Mais c’est tout de même un peu lourd…”

Si vous aviez une baguette magique ? Un vœu à réaliser ?

“J’essaierais de rendre les autres heureux, les hommes ne sont pas aussi heureux qu’ils le devraient. Chez les chiffonniers, on rigolait toute la journée, on n’avait rien, pas de compte en banque, mais qu’est ce qu’on pouvait rigoler ensemble, tu n’as pas idée ! Personne ne se plaignait : une seule fois sur plus de vingt ans, une personne a pleuré sur mon épaule.”

Est-ce que certaines femmes vous ont marquée en Belgique ?

“D’abord ma mère. Elle était belge, une maîtresse femme : elle a perdu mon père quand elle n’avait pas 30 ans et elle a repris les affaires d’exportation, ce n’était pas facile. J’aimerais lui ressembler, elle était très bien à tous les points de vue. Elle m’a soutenue et je lui voue une grande reconnaissance : au fond, ma vocation c’est grâce à elle que je l’ai eue. Et aussi quand la mort tragique de mon père a laissé un trou dans mon cœur, un vide, et ce n’est que Dieu l’absolu qui a pu le combler.”

Il est plus facile d’être aimée par Dieu que par un homme qui nous verra avec nos défauts ?

“Qu’ils aillent au diable tous les hommes ! Je suis dure ? Souvent les hommes sont bêtes, s’arrêtent à des détails insignifiants. Jacques Delors, c’est un grand copain néanmoins, on se comprend très bien tous les deux, j’aime sa droiture, sa transparence, ce n’est pas un homme qui ment. Sarkozy ? (rires) Il est venu ici… avec Cécilia, il n’était pas encore Président mais maire; on a parlé très agréablement, il m’a dit qu’il savait que je m’occupais de SDF, que j’allais ouvrir une activité pour les aider et qu’il viendrait pour l’ouverture, mais je ne l’y ai pas invité. Le Roi actuel des Belges, je ne me souviens pas de l’avoir rencontré, peut-être une fois oui, mais Baudouin et Fabiola, ah… J’avais été invitée chez eux à déjeuner, j’ai beaucoup apprécié leur façon de s’exprimer, surtout Fabiola que j’ai vue pendant presque deux heures. Nous avions les mêmes idées. Elle est bien Fabiola. Elle est d’une transparence incroyable, je ne crois pas que l’on puisse trouver une femme plus transparente qu’elle…”

Quel regard portez-vous sur la jeunesse d’aujourd’hui ?

“Ils sont généreux; j’ai retenu une chose extraordinaire de la jeunesse, c’est quand j’étais au Soudan le mois de Noël : j’ai demandé qu’est ce qu’on va faire pour Noël et on m’a répondu, des pommes de terre froides, on n’a rien d’autre. Je suis revenue à Paris, j’ai gueulé à la télé : vous n’avez pas le droit de vous remplir de bonnes choses et de laisser les petits Soudanais avec une pomme de terre froide. Vous les enfants, allez, chacun, faire votre propre colis, vous allez percer la tirelire, j’ai fait la liste de ce qu’il fallait : et ils l’ont fait ! Nous avons eu 50.000 colis et ce sont les jeunes eux-mêmes qui ont mis la main à la poche.”

Si vous n’aviez pas été religieuse, vous auriez fait quoi ? “Docteur ou prêtre. Mais quand j’étais petite, je voulais être danseuse…”

Vous avez entendu parler de l’actuelle crise boursière et financière ?

“Oui, j’ai lu cela, mais je n’y comprends rien !”

Ne serait-ce pas un signe finalement : on consomme trop, il y a trop de crédits, et finalement on risque d’en revenir à des choses plus essentielles ?

“C’est vrai ce que tu dis ! Inch’Allah, que l’on revienne à quelque chose de plus profond. Le monde où nous sommes a tout et présente au plus haut degré la spiritualité et les plaisirs, c’est à toi à faire ton choix.”

En 2005, lors de votre dernier passage en Belgique, les autorités vous décernent une des plus hautes décorations de l’État, et vous font Grand officier de l’Ordre de la Couronne. Vous vous en souvenez ?

“Bien sûr : j’ai voulu refuser, mais on m’a dit que je n’avais pas le droit de refuser, que ce n’était pas honorable. Pour la Belgique, pour le Roi. Pourquoi je voulais refuser ? Tu sais, les belles paroles… le blablabla, tout ça, cela ne va pas loin, tu sais. C’est très superficiel.”

Dans vos écrits, vous dites que plaisir et bonheur sont deux choses incompatibles. Pourquoi ?

“Je ne dirais pas incompatibles, mais qui, sur certains détails, ne peuvent pas marcher ensemble, car, à mon sens, trop de gens ne cherchent que le plaisir et celui-ci est essentiellement passager. Le bonheur est plus austère… et il dure. Il n’y a pas beaucoup d’éternité dans le plaisir. C’est autre chose quand tu donnes du plaisir aux autres, ah… ce n’est pas quelque chose que tu prends pour toi alors, c’est quelque chose que tu donnes aux autres pour les réjouir. C’est comme disait sainte Thérèse, elle recevait d’une main, elle donnait de l’autre.”

À cet instant, vous êtes, comme vous dites, dans une situation où vous n’avez plus qu’à aimer et vous laisser aimer par le Seigneur. C’est facile cet abandon-là ?

“Comme maintenant, je suis très fatiguée, tout bêtement, tout simplement, je dis mon chapelet : le chapelet ne fatigue pas, car on dit des Je vous salue Marie et la vie de Jésus et de Marie, c’est quelque chose de très doux. J’imagine les différents mystères de leur vie, c’est un peu mon yoga, je le dis toute la journée.“

Vous vous doutez qu’une fois que vous ne serez plus là, on va sûrement vous proposer à la béatification ou autre ?

“Ça ne m’inspire rien du tout ! Si ça leur fait plaisir… Ça me fera une belle jambe, hein ! Tout ça, ce sont des choses passagères. Comme disait la petite Bernadette, il suffit d’aimer, c’est tout. Si ça fait passer des messages d’amour, tant mieux. Ça ne peut pas faire de mal.”

Qu’est ce que vous voulez qu’on retienne de vous ?

“Je n’en sais rien… Peut être qu’elle n’était pas trop bête.“

 

Lire la suite de ‘Soeur Emmanuelle n’est plus’ »

Les micronations (introduction)

  Ami lecteur,

   Voici un début de dossier que j’écris actuellement pour les anarchistes, de la Fédération. Je t’encourage d’ailleurs à parcourir leur revue « Le monde libertaire », qui contient plein d’informations intéressantes.

  Cette série d’articles est consacrée aux micronations. Voici le texte qui introduit le sujet. Enjoy !

 

  Qui a le droit de régner sur un peuple ? Qui a le droit de fonder une nation ? Et qu’est-ce qu’une nation ? Que peut-on en faire ? Où se situe la limite entre « l’utopie », et un régime reconnu officiellement par l’Organisation des Nations Unies ? D’ailleurs, les pays non-reconnus par cette institution, sont-ils vraiment différents des autres ? En quoi le seraient-ils ?

  Beaucoup de questions, qui recoupent finalement celle de l’origine même d’un territoire habité, d’un Etat, superstructure officielle, base de la diplomatie, et d’un gouvernement censé gérer tout cela, en un mot : d’une « Histoire » (avec une majuscule, s’il vous plaît). Mais les histoires ont la fâcheuse tendance à se compliquer, ainsi que les langues, ainsi que les philosophies… Que vaut une distinction entre un pays « officiel » et un autre, autoproclamé et non-reconnu ? Toutes ces interrogations sont, entre autres, l’affaire des micronations, pas forcément si « petites » que leur nom peut le laisser penser – Hutt River couvre 75 km2 – et, surtout, pas si aisément définissables…

  A l’image des nations, les micronations sont très variées. Il convient de les distinguer, en premier lieu, des tout petits états tels Andorre, et autres Monaco. Une micronation peut dépasser leur superficie, et pourtant, ne pas être reconnue par ses « grandes sœurs ». Certaines ont eu – tel le « Royaume de l’Humanité » – des visées philanthropes, visées qui ont d’ailleurs pris un tour tragique dans le cas de cet exemple, en particulier, visées détruites par la cupidité des nations « officielles ». D’autres ont subi le même sort, et sont tombées, également, ont été coulées à l’explosif (Rose Island, au large de l’Italie), ou démantelées par la police (Marlborough, en Australie), tels des squats un peu trop dérangeants. Il y a eu des expériences qui sont restées pour la postérité : Frestonia,  dans un quartier de Londres, immortalisée par un film des Sex Pistols, et hélas autodétruite par la perte de son esprit ; ou qui existent toujours, laissées bien tranquilles dans leur coin, visitées même, très officiellement, par le pays « hôte ». Il y a eu des coups de chance, et des désastres, des sécessions (en Australie, qui en compte un paquet, sur la base d’un texte datant de la mort de Richard III… hélas maintenant rendu caduque), et des flous juridiques – une plateforme pétrolière est-elle une nation potentielle ?  Il y a eu des bouffonneries revendiquées, des concepts virtuels, des délires monarchiques (beaucoup), et dans le lot, des aventures nettement moins enthousiasmantes – piraterie, arnaques, système matriarcal basé sur des esclaves sexuels (Other World Kingdom)…

  Il y en a même… en France. Tous ces rêves, appliqués  ou au moins jetés tels des concepts, reflètent la volonté humaine, peut-être pas si généralisée mais sensible, de recréer un système « plus juste », plus conforme à ses aspirations, indépendant… et également, la propension à vouloir fonder sa propre dynastie régnante. Peu de micronations ont entrepris un fonctionnement républicain ; L’histoire du Royaume de l’Humanité montre qu’un système « centralisé et absolutiste », à petite échelle, peut même mieux fonctionner, et apporter à son peuple, qu’une république plus sensible à la corruption partisane, et parfois plus faible – en particulier lorsqu’elle est farouchement combattue. C’est l’éternel dilemme du « bon roi » et du « chaos partisan », encore non résolu, évidemment. Les micronations sont donc essentiellement l’œuvre de quelques personnes, aussi virtuelles qu’un Etat imaginaire défini sur des bouts de papier, et associé à une maison – les Etats-Unis, par exemple, reconnaissent, dans certaines limites, le droit de sécession… il y a même une controverse sur le Texas, qui n’aurait jamais été vraiment rattaché au territoire nord-américain ! ; ou prendre une ampleur toute autre, voire même reconnue, malicieusement, par l’administration – telle notre « République de Saugeais », inoffensive mais dotée d’une présidence nommée initialement par l’un de nos préfets !

  Toutes ces histoires, très variées, ne sont évidemment pas enseignées dans les livres d’Histoire, refoulées à l’entrée par les vigiles de « l’officiel » ; Elles ont pourtant, à l’image du soviet des Conseils d’Alsace – tout aussi inconnu dans le grand public – vécu, ou survécu encore jusqu’à aujourd’hui, vu des habitants s’y investir, créé le plus souvent leur propre monnaie (qui est parfois échangée hors de ses frontières, à un taux défini), leur propre drapeau, leur devise. Ma préférée restant : « Oui, nous en avons une ! ».

  L’humour est donc bien présent, très fréquemment, dans ces « naissances spontanées d’Etats indépendants », mais derrière cette dérision, d’autres questions, bien plus lourdes, se profilent. Quid des conventions de Genève, en cas de guerre ? Des votes et des résolutions de l’ONU ? Des passeports ? Des lois appliquées sur le sol, instable, de ces utopies – lorsqu’elles en sont…

  Ce sont ces sagas, bizarres selon un point de vue « officiel », légitimes selon un autre, donnant plus de poids à l’autodétermination, que nous vous proposons de parcourir, ami lecteur, dans une série d’articles qui leur seront consacrées. Vous y découvrirez comment certains ont essayé de faire croire qu’ils « ramèneraient » Atlantis, comment d’autres ont investi des millions de dollars en vain, pour la gloire de Minerve, ou comment, tout simplement, des idéalistes ont pu demander, comme en Israël, qu’on les laisse vivre leur expérience pacifique, s’occuper de leur bout de terre, essayer d’aider d’autres personnes en leur offrant un refuge.

  Le prochain article sera consacré à mon histoire préférée, que j’ai déjà évoqué : il s’agit du Royaume de l’Humanité/République de Morac-Songhrati-Meads !

Coup d’état fasciste, vu de l’intérieur

Pour comprendre un peu mieux les tenants et les aboutissants d’une révolution populaire, démocratique ou non, il peut être utile de voir comment réagissent ses ennemis – ploutocrates et fascistes, souvent soutenus par l’administration des USA.

Par contraste donc, ce reportage sur le coup d’état orchestré par la CIA contre Chavez, au Venezuela, permet de mieux dessiner les contours de la « révolution bolivarienne » :


http://www.dailymotion.com/video/k1m0D3IcHsG1Bt6x3T

Ami lecteur, je te conseille fortement de visionner ce film. Si tant est que rien ne puisse être aussi fascinant qu’une révolution populaire, tendant à améliorer les conditions de vie des citoyens, rien n’est peut-être aussi abject et révoltant qu’un coup d’état perpétré par de très riches propriétaires, à l’encontre d’un peuple et de son gouvernement légitime.

Et après, les USA viendront nous refaire un cours sur la liberté…

Mai 68 : révolte socialiste (5)

(Suite et fin du discours, partiellement retranscrit, d’Alain Geismar, lors de son procès, en octobre 1970)

Aucun penseur, fût-il génial et révolutionnaire, ne découvrira aujourd’hui le mode de fonctionnement de la démocratie socialiste. C’est dans la pratique révolutionnaire des masse que naît et se développe la démocratie nouvelle et la liberté du peuple. Notre peuple en lutte n’est pas seulement capable de détruire le vieux monde vermoulu ; il est capable de construire le nouveau.


Chaque coup qu’il frappe au visage des oppresseurs préfigure le pouvoir populaire. Séquestrer un patron, c’est abattre son autorité, ruiner son prestige; c’est en même temps respirer une bouffée de l’air de la liberté qui régnera dans l’usine quand les ouvriers en seront définitivement les maîtres. Chaque soulèvement est une image du monde renversé. Saboter la production, casser les cadences, c’est rejeter le système despotique de la production qui enchaîne ceux qui travaillent pour le profit de ceux qui possèdent ; c’est aussi démontrer la capacité des travailleurs de dominer les outils de travail, de s’en servir aujourd’hui contre les exploiteurs de demain pour le bien être du
peuple.


La liberté de travailler, d’édifier le monde selon ses besoins, ses aspirations, la liberté de se reposer et de se distraire, la liberté de se cultiver, se heurtent au refus de la bourgeoisie. Où qu’il se trouve, le pauvre se retrouve toujours face aux interdit des riches. Chaque jour le pauvre vérifie ce que disait l’évêque d’Arras il n’y a pas une semaine :

« Aucun ouvrier ne possède la garantie de son métier, il peut être mis instantanément à pied sans aucun recours pour n’importe quel motif. Avant d’être embauché il est invité impérieusement à confesser sa vie et à révéler ses convictions et il peut être congédié pour des motifs qui ne regardent que sa conscience. Certains disent aujourd’hui qu’il n’y a pas de classes, d’autres déplorent la lutte des classes.


Je constate qu’il y a au moins deux classes : les hommes qui demandent un emploi qu’ils peuvent perdre du jour au lendemain,les hommes qui ont le pouvoir absolu de les congédier ». Et l’évêque d’Arras continue:


« Voilà qui prouve une fois de plus que toutes les juridictions, fussent-elles gouvernementales, sont impuissantes contre le pouvoir de l’argent. »

Pour avoir demain le droit de respirer l’air pur, il faut balayer aujourd’hui ceux qui ont le droit de le polluer. Il faut prendre le droit de se reposer à l’usine. Le droit de vivre du petit commerçant, il ne le gagne que dans la rue, en s’attaquant aux grandes surfaces. Le droit de s’unir pour le peuple, c’est le droit d’arracher les barrières, de s’insurger. Chaque jour, notre peuple instaure sa loi contre la vôtre, il se façonne un monde à lui qui, pour vivre et se développer, doit abattre le monde qui l’opprime, le monde de la bourgeoisie.

Car c’est dans le concret et dans la vie que deux mondes s’opposent. Le monde que crée le peuple en lutte, il le contrôle intégralement de bas en haut, il le crée chaque jour dans la souffrance de la lutte et par la liberté acquise par cette lutte, il le conçoit, il en invente la philosophie.

Mai 68 : Contre la hausse des prix – Résistance (4)

(Suite du discours d’Alain Geismar, lors de son procès, en octobre 1970)

La révolte de Mai Juin 1968 a permis une augmentation substantielle des salaires et en particulier du S.M.I.G., et pourtant à la reprise du travail, le sentiment profond des masses n’était pas celui d’une victoire mais bien celui d’une défaite, car l’ampleur et la force de soulèvement populaire avaient fait naître l’espoir d’un changement total.


De fait, en quelques mois, tout a été repris aux masses, dévaluation et hausse des prix se sont combinées avec une augmentation des cadences infernales. Une fois encore, comme après 1936 et 1945, les masses ont pu vérifier dans la vie que qui n’a pas le pouvoir n’a rien, qui détient le pouvoir peut tout. Les luttes d’après Mai s’attaquent directement à l’oppression capitaliste et, comme la liberté ne se négocie pas mais se conquiert, les tripatouillages syndicaux ont peu de prise. Ces luttes contre l’oppression menacent directement le pouvoir patronal dans l’usine, le pouvoir d’Etat dans la rue. C’est sur ce terrain que la loi des pauvres se fait respecter contre la loi des riches. Il ne faut pas voir là simplement un appel vers la lutte armée, mais aussi la préfiguration de la lutte du pouvoir rouge contre le pouvoir blanc. La loi actuelle est celle du patron. Qui veut véritablement s’en prendre à lui, ne respecte pas sa loi ; qui respecte sa loi se retrouve à genoux devant le pouvoir bourgeois.

Dans le même coup, la bourgeoisie renforce son arsenal de lois d’exception. Elle place ainsi, de fait, le peuple hors la loi, hors du carcan dans lequel l’insérait le légalisme du Parti Communiste et de la C.G.T. Les objectifs de lutte des masses populaires sont clairs ; pour obtenir l’augmentation générale non hiérarchisée des salaires, il n’y a qu’une méthode, celle des ouvriers de Citroën : « A mauvaise paie, mauvais travail ».

Que sont les salaires quand les prix ne cessent d’augmenter ? Contre la hausse des prix, le peuple lutte ; il forme dans les cités des comités de vigilance qui ne craignent pas de frapper directement les responsables de la vie chère. Contre l’impôt écrasant, nous ne disons pas : « Il faut imposer plus le capitaliste, car on n’impose vraiment le capitaliste que quand on lui met le couteau sur la gorge » ; nous disons : « Il faut lever des impôts sur le capital, récupérer des biens de Fauchon pour les distribuer dans les banlieues ».Par contre nous pouvons et nous devons arracher qu’il n’y ait plus d’impôt pour les travailleurs retraités, qu’il n’y ait plus d’impôt pour les veuves des travailleurs.Pour dénoncer les feuilles d’impôt plus lourdes, notre peuple saura frapper au coeur, dans les perceptions.


Contre la hausse des transports, les travailleurs de Billancourt ont frayé la voie pendant deux mois, ils ont imposé la gratuité du métro. Dans nos logements, ce sera la résistance à la hausse et à l’expulsion, la grève des loyers, comme à Nancy en 1969, mais aussi la réquisition des immenses immeubles des rupins pour régler le relogement des bidonvilles, comme celui d’Argenteuil, ou des foyers prisons, comme celui d’Ivry.

Nos conditions de travail, nous saurons aussi les imposer nous mêmes,les cadences cela se brise, les chefs ça se mate, et contre les assassins d’ouvriers, notre peuple saura créer son Tribunal populaire pour juger, une Cour de Sûreté de la vie du travail où les dirigeants des houillères viendront s’expliquer pourquoi à Fougères ils ont envoyé à la mort, au fond, des mineurs, alors que depuis trois jours ils savaient qu’il y avait du grisou au fond.


Pour lutter contre le chômage, nous imposerons le retour aux 40 heures, le retour des licenciés dans l’usine, le remplacement des parasites, des gardiens, anciens gendarmes et des flics du Ministère de l’Intérieur par des sans travail.

Les gosses et les femmes des chômeurs sauront occuper les mairies et les préfectures, les travailleurs sauront s’attaquer aux responsables, comme l’a constaté le député U.D.R. lynché par la foule.

Pour s’opposer à la ruine, les petits commerçants et les paysans ont montré le chemin qu’ils entendaient poursuivre. L’autobus rouge d’Orly qui a emmené les enfants de la Goutte d’Or à la mer pour la première fois, saura reprendre la route pour faire profiter des vacances les enfants des travailleurs. Quant à l’Université, elle ne sera pas absente, les étudiants continuent de la détruire, pendant que les intellectuels commencent à trouver le chemin des usines et des campagnes pour créer, avec les masses, une nouvelle culture populaire.


Et partout, dans l’usine, dans la rue, dans les campagnes, dans les prisons, la lutte contre le terrorisme s’amplifiera, ne sera plus qu’un seul cri : résistance. C’est dans la vie que la contestation populaire met en oeuvre son programme d’action, qu’elle gagne du terrain, qu’elle se fraie la voie à grand coup de hache. Pour autant nous ne faisons pas preuve de présomption ni de sectarisme ; plus nos succès sont importants, et plus grandes sont nos responsabilités, plus hargneux et plus dangereux nos ennemis. La voie de la contestation ainsi ouverte, tous nos efforts tendent à élargir et à unir tout ce qui peut être uni.

Mai 68 : Les fusils aux mains du peuple (3)

(Suite du discours d’Alain Geismar, lors de son procès, en octobre 1970)

1936, 1945, 1968, à chaque fois de formidables explosions populaires, des conquêtes sans précédent.En 1944, les fusils aux mains du peuple les garantissent à chaque fois ; le syndicalisme qui prétend garantir, élargir les conquêtes, les laisse s’effriter.


A cela, une seule raison : le syndicalisme ne résout pas la question du pouvoir, et qui n’a pas le pouvoir, n’a rien.Le syndicalisme a remplacé à la Libération les comités patriotiques de production, inventés par les masses pour diriger les usines, par des comités d’entreprise ; la réduction des heures de travail n’a pas pu empêcher l’accélération des cadences infernales. La sécurité sociale n’est plus qu’une gigantesque machine bureaucratique aux mains des patrons. Le syndicalisme n’apporte même plus de réponse à l’aspiration profonde d’unité des masses, il isole et cloisonne : il existe un
syndicat à l’usine, une sorte de syndicat pour le logement, une sorte de syndicat pour les étudiants, un autre pour les paysans. D’excellents cadres ouvriers, dévoués aux masses sont devenus prisonniers de cet engrenage sans fin et à la longue, ils ne sont plus imprégnés du besoin des masses mais des exigences du patron.


Seule la lutte pour le pouvoir permet de maintenir les conquêtes, or l’état d’esprit syndicaliste, l’idéologie de gestion, dresse une barrière contre la volonté de lutte ininterrompue. Mai 1968 a permis aux masses de forcer cette barrière. Ce n’est plus aujourd’hui le syndicalisme ou rien, car pendant que ces Messieurs négociaient avec les patrons et restauraient à Grenelle leur autorité bafouée, à Flins et à Sochaux, en affrontant les C.R.S. dans une véritable bataille, le prolétariat a rouvert la voie de la prise du pouvoir, la voie de la résistance, la voie de la contestation prolétarienne. La voie de la contestation née à Flins et à Sochaux, nous ne l’avons pas inventée ; ce n’est pas nous qui séquestrons les patrons, qui occupons les usines et les perceptions, qui labourons les champs des cumulards, qui expulsons les Zamansky, ce sont les masses populaires ; nous ne faisons que systématiser leur expérience qui permet à tous d’apprendre comment les luttes victorieuses sont menées ailleurs.


Ce que nous apportons, nous maoïstes, aux masses, ce sont les mots d’ordre justes, qu’elles mêmes produisent dans leur lutte.C’est la gigantesque révolte des masses de Mai 1968 qui a ouvert cette voie ; la résistance des ouvriers de Flins et de Sochaux a été la première porte enfoncée dans la muraille syndicaliste. En enfonçant ces portes, en abattant les murs de l’usine, en mettant à nu l’oppression, les masses ouvrières ont aussi fourni aux assauts de la jeunesse intellectuelle contre l’autorité académique, sa véritable dimension.

 

En promenant le directeur des usines avec une pancarte au cou :« Je n’ai pas honte de payer un ouvrier 600F par mois », ou en ridiculisant un contremaître, les ouvriers ont brisé le respect dû jusqu’alors au soi disant savoir qui justifiait les fonctions des cadres. La lutte des étudiants n’a pas seulement démontré, en osant affronter l’ennemi de classe, que l’on pouvait vaincre ; en dénonçant la nature de l’enseignement bourgeois, elle a montré aux ouvriers qu’ils n’étaient pas les seuls à penser, en voyant leurs ingénieurs et leurs patrons, que l’Université sort de sinistres couillons myopes et trouillards, coupés de la réalité de la vie.Cette lutte a permis aussi à de nombreux intellectuels de se lier aux masses et, tel Jean Paul Sartre, de se mettre au service de la révolution.

 

Une formidable illusion s’est effondrée comme un château de cartes et la véritable nature de la division entre le travail manuel et intellectuel a été révélée, il est apparu que ce n’est pas un ordre naturel des choses, mais une mystification voulue par la bourgeoisie pour exploiter à son aise la force de travail des prolétaires. L’ingénieur ne gagne pas plus d’argent parce qu’il sait plus de choses, mais parce qu’il exerce une fonction de commandement et d’oppression. Qu’importe qu’il soit incapable de faire le travail qu’il impose à l’ouvrier pourvu que ce travail soit fait ; qu’importe le gaspillage et l’épuisement du travailleur pourvu qu’il produise. Mais à travers la contestation prolétarienne qui s’étend, les travailleurs ont vu que la véritable question n’est pas qui a le savoir, mais bien qui dirige.

 

La véritable question n’est pas d’envoyer le prolétaire à l’Université pour lui faire subir un lavage de cerveau, mais de détruire le système universitaire et despotique en usine, pour briser la division du travail, pour que la classe ouvrière puisse exercer sa direction en tout.

Mai 68 : sabotage (2)

(Suite du discours d’Alain Geismar, lors de son procès, en octobre 1970)

L’information aujourd’hui, c’est la France du fric qui impose silence à la France des pauvres. La dictature c’est encore la dictature du savoir et des spécialistes, c’est l’école coupée de la vie où l’on apprend aux opprimés que le savoir est dans les livres et à l’Université, et que ce n’est pas pour eux. C’est l’Université où l’on n’apprend rien, mais où l’on forme des chiens de garde de la bourgeoisie, c’est la voix unanime des soi-disant spécialistes, ingénieurs, politiciens, économistes,révisionnistes qui clament : tu ne sais rien, tu n’as droit à rien, travaille, tais-toi, on pense pour toi.

Regardez le mineur silicose étouffer à chaque pas, le travailleur à la chaîne sortir brisé de son usine, l’ouvrière du textile ou de la chimie, le visage et les mains rongés par les colorants et les acides,les poumons détruits, regardez les noirs qui crèvent de tuberculose à décharger vos ordures, regardez les bien, ils vont vous décharger leur fusil dans le ventre car ils n’ont que faire de vos larmes, de vos bons sentiments ; ils ne demandent pas qu’on les plaigne, ils se battent pour que ça change, leurs amis sont ceux qui les aident à se battre, leurs ennemis, ceux qui les maintiennent en esclavage ; et la révolte dit : « Vie chère, vie d’esclave, assez ! ».

L’exploitation des travailleurs se heurte à leur résistance car elle n’est pas séparable de l’oppression qu’ils imposent.Une lutte est pleine et victorieuse quand elle parvient à diminuer l’exploitation, à garantir des avantages concrets et matériels (amélioration des salaires, conditions de travail), dans le même temps qu’elle affaiblit l’appareil d’oppression. Une grève n’est pas pleinement victorieuse seulement parce qu’on a arraché 10 % d’augmentation, la question est de savoir si le pouvoir du patron en ressort affaibli, s’il pourra ou non relever la tête, si les travailleurs sont mieux armés pour entamer de nouvelles luttes ou bien au contraire s’ils sont désarmés et contraints à accepter que ce qu’ils viennent d’obtenir leur soit repris immédiatement.

Cela les travailleurs et autour d’eux de larges groupes de notre peuple l’ont compris ; il suffit pour s’en convaincre d’ouvrir les yeux sur les luttes qui déferlent depuis deux ans.Dans les usines rayonnent les initiatives ouvrières ; les plans gouvernementaux sont bousculés, parfois balayés ; les sabotages de la production et des cadences s’étendent massivement ; les séquestrations de patron ne se comptent plus ; les luttes pour faire
payer aux petits despotes leurs exactions sont la règle. Sont entraînés dans cette voie nouvelle les petits commerçants contestataires qui occupent la rue, s’en prennent aux grandes surfaces et aux perceptions.


Les actions de partisans des paysans font trembler les cumulards et les notables ; c’est la levée en masse contre la liquidation des petits par les gros, voulue et orchestrée par le Gouvernement.Dans la marine naissent des grèves, dans les casernes la bourgeoisie parvient difficilement à transformer les soldats en briseurs de grève et en futurs assassins du peuple, et jusque dans les prisons et dans les centres de redressement, gronde la révolte et se prépare la mutinerie.Quant au mouvement de la jeunesse il a retrempé sa vigueur à Nanterre en mars, à Grenoble en avril, le 27 mai à Paris ; plus de 50 actions victorieuses lui ont fait gagner la bataille de l’été chaud.


C’est Mai 1968 qui a permis d’ouvrir cette voie en même temps que les masses découvraient l’état de putréfaction du syndicalisme actuel, car jusqu’en Mai 1968, pour changer le vieux monde insupportable et en construire un nouveau à son image, notre peuple ne disposait que du syndicalisme et de son prolongement, le Parti Communiste Français.

Certes, des militants pouvaient être conscients du blocage systématique des luttes, de la faiblesse, de l’impuissance des méthodes de combat ; mais aussi longtemps qu’une autre voie n’était pas tracée, ils ne pouvaient que suivre en critiquant ou déchirer en pleurant leurs cartes confédérales en attendant que cela change.

Mai 68 : idéologie (1)

Ami lecteur, tu auras remarqué que mes posts consacrés aux évènements sociaux de 68 portaient, pour la plupart, un jugement sévère sur eux ; non point pour leurs raisons, mais pour les méthodes que les soixante-huitards ont employé.

J’ai récemment déniché le compte-rendu du procès d’Alain Geismar, l’un des leaders des luttes de cette période, jugé en Octobre 1970 pour des évènements moins spectaculaires, sur le plan de leur ampleur, mais tout aussi révoltés – voire plus. Son discours est bouleversant. Je ne dis pas qu’il n’est pas truffé de réflexions utopiques, et que son ton très tranché ne mériterait pas quelques nuances salutaires, mais dans l’ensemble je pense, ami lecteur, que cette harangue faite à la société bourgeoise/répressive de l’époque, a gardé très sinistrement toute son actualité.

Ce discours fort intéressant, donc, qui détaille des méthodes bien plus constructives que la bête « grève générale », mérite à mon avis qu’on s’y arrête, et viendra enrichir la section révolutionnaire de ce sit. A noter toutefois, que l’influence maoïste a décliné nettement dans les années 70, lorsque les français ont connu la réalité du régime du « Grand Timonier »…

(Pour resituer les évènements, la Gauche Prolétarienne, parti qui éditait – et édite toujours, d’ailleurs – « La Cause du Peuple », un journal maoïste – a été interdit et forcé d’arrêter le tirage de sa propagande. Tandis que Sartre et Beauvoir continuent, à visage découvert, de distribuer impunément le feuillet révolutionnaire, le leader de la Gauche prolétarienne, lui, se voit condamné à un an de prison)

 

Le 27 mai la bourgeoisie a par deux fois provoqué les masses populaires, elle a prétendu juger les directeurs de la « Cause du Peuple », elle a prononcé la dissolution de la Gauche Prolétarienne.
Face à cette double provocation la riposte a été violente et de masse. Pendant deux jours, des milliers de jeunes ont affronté les hordes policières en plein coeur du dispositif de bouclage. C’est la première fois depuis Mai 1968 qu’un affrontement d’une telle ampleur s’est produit.
Les jeunes qui se sont battus ne l’ont pas fait pour n’importe quelle liberté, de n’importe quelle presse ; pas non plus pour soutenir n’importe quel mouvement. Ils se sont battus parce qu’attaquer les maoïstes, en 1970, c’est attaquer le peuple.

Ce n’est pas Alain Geismar que vous jugez, c’est le dirigeant de la Gauche Prolétarienne. Pourquoi le maoïsme d’aujourd’hui représente-t-il à ce point les aspirations des masses que le Gouvernement cherche à abattre sa direction, c’est cela que j’en tend vous expliquer. Je vais vous dire ce que nous voulons, quel est notre programme et vous saurez ainsi pourquoi vous me condamnez.Des millions de Français, la majorité du pays, sont condamnés à mort sous la loi implacable du profit par 15 000 criminels, 15 000 administrateurs de société.

La France aujourd’hui, ce n’est pas la nouvelle société que nous décrivent les nantis, c’est la France du chômage, de la misère, de l’esclavage ; c’est aussi la France de la révolte au coeur des villes bourgeoises, lieux de débauche et magasins de luxe qui se disputent les places au soleil ; mais le tiers monde commence en banlieue.

Vous comptez vos profits ; mais au profond des cités ouvrières, les travailleurs comptent leurs mutilés du travail, 2000 morts, 110000 incapacités définitives par an ; vous appelez cela des accidents, nous nous disons : assassinats légaux. Qu’importe pour vous qu’un ouvrier meure parce que vous vous foutez des mesures de sécurité ; tout le monde sait bien qu’un ouvrier mort, cela ne coûte pas cher au patron.

Dans vos journaux s’étalent des publicités pour des appartements de luxe, mais des milliers de familles ne trouvent pas de logement parce qu’ils sont hors de prix, mais des milliers de travailleurs, brisés de fatigue par l’usine, sont parqués comme du bétail dans
des cités dortoirs, clapiers ou taudis, mais trois millions de travailleurs émigrés s’entassent dans des bidonvilles, dans la boue et le froid, sans chauffage, sans eau et sans électricité, où les rats s’attaquent en plein jour aux enfants.
Vous vous empiffrez chez Fauchon alors que dans les banlieues de la misère des millions de travailleurs se demandent chaque mois comment nourrir leurs familles avec moins de 800F, des vieillards se suicident ou meurent de faim parce qu’il n’est pas possible de vivre avec les 150 ou 200 F par mois qu’octroient les bien nourris du capital à trois millions de vieillards !

« Marche ou crève », c’est la loi des riches contre les pauvres : nourris Dassault, ou Rothschild avec ta sueur et avec ton sang et quand tu n’en pourras plus, on te jettera au rebut.Ouvrier : la belle voiture que tu montes n’est pas pour toi ; toi tu as droit, après dix heures de travail, à deux heures de transport debout, dans la sueur et la poussière, deux heures de transport que tu paieras au prix fort, une heure trente de boulot pour le prix d’un carnet de métro.

Les bourgeois couvrent les murs d’affiches pour les vacances, Courchevel en hiver, la Grèce au mois d’avril, mais dans la France du fric, le soleil lui-même ne brille pas pour tout le monde : plus de la moitié des Français ne partent en vacances, et ceux qui, à force de travail et d’économie arrivent à partir, ils auront droit aux plages bétaillères, aux rivières polluées, le reste c’est pour les riches, propriété privée !

Ouvrier quand tu travailles, ouvrier quand tu te déplaces, ouvrier quand tu te loges, quand tu te reposes. A Sochaux 30000 ouvriers travaillent chez Peugeot, achètent chez Peugeot, habitent chez Peugeot ; l’exploitation couvre tous les aspects de la vie des masses, le maître est partout. Pour tenter de maintenir les pauvres sous votre dictature, vous avez mis sur pied un formidable appareil de répression :interdiction de discuter, de penser, de s’exprimer, de se révolter;dictature dans l’usine par l’ingénieur et le petit chef flic ; dictature dans la rue ; ils arrêtent qui ils veulent parce qu’il a les cheveux longs, parce qu’il a l’air d’un gauchiste ou d’un travailleur émigré.« II criait liberté pour le peuple, alors j’ai sorti ma matraque » a avoué un flic au Tribunal de Versailles. Et quand des jeunes vont à un bal à Saint Etienne du Rouvray, ils n’ont droit qu’à se faire arrêter et matraquer.

Dictature à l’armée, que vous essayez de transformer en réserve de briseurs de grève et de futurs assassins du peuple. La dictature c’est aussi les lois faites par les riches pour profiter des pauvres, c’est la justice au service du pouvoir, c’est la prison où l’on parque les laissés pour compte de la société capitaliste et ceux qui se révoltent. La dictature c’est aussi la soi-disant information, parce que l’information aujourd’hui c’est Dassault, c’est Boussac, Marcellin pour l’O.R.T.F., Del Duca pour la presse du coeur.

Qu’un journal apparaisse qui dit la vérité sur les masses, qui exprime leurs aspirations : on arrête les directeurs, on essaie par tous les moyens de l’étouffer.

 

Aimé et regretté

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  Je l’avoue, ami lecteur, j’ai attendu. Aimé Césaire est mort, ce n’est plus « la dernière nouvelle qui pointe le bout de son nez (tragique) » ; C’est déjà le passé, les tréteaux des cérémonies de commémoration ont été rangés, pliés, les hommes d’Etat ont fait leur boulot – ils ont assisté, dignes, graves, à l’enterrement du poète. Voilà. Comme l’aurait chanté Jim Morrison « This is the End », et pourtant, ce blog n’a pas évoqué ce sujet incontournable, le trépas d’une grande figure – artistique et politique – de la culture française, qui a marqué le 20e siècle, et s’est fait latter par son successeur.

  Je l’avoue, ami lecteur, j’ai attendu. Le temps de lire un auteur que, finalement, je connaissais très peu. Le temps de voir l’impression qu’avait laissé cet homme sur mon pays – sur ce point, on ne peut qu’être impressionné par les cortèges titanesques qui ont accompagné sa dépouille. Le temps d’approcher l’âme du monsieur, avant de devoir rédiger sa nécrologie. Histoire de ne pas sortir un bête best-of, traditionnel, lorsque que la mort échoue un humain sur le rivage de l’actualité.

  Alors, que puis-je penser d’Aimé Césaire ? Les romains de l’Antiquité levaient ou baissaient le pouce. Pour ma part, je le garde levé. Aimé Césaire avait du talent, pour sûr, une bonne grosse rage vissée au ventre, qui a explosé dans des poèmes, des pièces de théâtre, des actions politiques. Est-il, pour autant, un ange ? Non, certes pas. Gandhi avait ses côtés sombres. Césaire n’échappe pas à la règle. En politique, il a été parfois brutal et adepte du clanisme familial. Et en Art ? On lui laisse la paternité du concept de « négritude », élaboré en réalité en compagnie de Léopold Senghor ; Concept qu’il a par la suite renié d’ailleurs, le jugeant – avec raison, je pense – raciste.

  J’aimerais pousser plus loin la réflexion sur ce sujet. Qu’est-ce que la « négritude » de Césaire ? Au fond, c’est une revendication culturelle liée à la couleur de peau, et aux peuples noirs. Raciste, donc ? Fatalement. Comme le féminisme est sexiste, et comme une manifestation est, intrinsèquement, fasciste. Mais les noirs ont eu besoin de prendre la parole, les femmes doivent encore lutter pour leur égalité, et les idées ne sont souvent publiquement entendues que lorsqu’on fait masse, et qu’on les scande. C’est une chose d’être raciste, sexiste, ou fasciste. C’en est une autre de se laisser écraser. Le contexte, est évidemment fondamental en politique.

Cependant, la « négritude », toute raciste qu’elle soit, est surtout née en opposition à une autre idée  (comme le féminisme combat le machisme). La négritude est une réaction face au « doudouisme », une manière exotique d’aborder la culture noire, par une poésie infantilisante. On y parle de palmiers, de soleil, d’éclats de rire et de cannelle… Certes, c’est une part de la vie de certains noirs. Mais Césaire, égratignant ces clichés, a dressé en juxtaposition une autre réalité. Ses mots sont sans doute plus éclairants que mes explications : « La Martinique, soleil, cocotiers, sable fin, robes madras, anneaux créoles ? Soleil, oui, là-haut, vertical, sans absence – mais aussi une petite maison qui sent très mauvais dans une rue étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes frères et sœurs. » 

  Fin de l’histoire. Fin de celle que j’ai envie d’écrire ici, du moins. Je reprends, pour le lecteur curieux, d’abord son poème le plus célèbre – et mon préféré, dont le « j’habite le trou des poulpes, je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe » m’a retourné – puis, une nécrologie très détaillée et, me semble-t-il, pertinente. 

  Repose En Paix, révolté ! 

Calendrier lagunaire

J’habite une blessure sacrée
j’habite des ancêtres imaginaires
j’habite un vouloir obscur
j’habite un long silence
j’habite une soif irrémédiable
j’habite un voyage de mille ans
j’habite une guerre de trois cent ans
j’habite un culte désaffecté
entre bulbe et caïeu j’habite l’espace inexploité
j’habite du basalte non une coulée
mais de la lave le mascaret
qui remonte la calleuse à toute allure
et brûle toutes les mosquées
je m’accommode de mon mieux de cet avatar
d’une version du paradis absurdement ratée
-c’est bien pire qu’un enfer-
j’habite de temps en temps une de mes plaies
chaque minute je change d’appartement
et toute paix m’effraie
tourbillon de feu
ascidie comme nulle autre pour poussières
de mondes égarés
ayant crachés volcan mes entrailles d’eau vive
je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets

j’habite donc une vaste pensée
mais le plus souvent je préfère me confiner
dans la plus petite de mes idées
ou bien j’habite une formule magique
les seuls premiers mots
tout le reste étant oublié
j’habite l’embâcle
j’habite la débâcle
j’habite le pan d’un grand désastre
j’habite souvent le pis le plus sec
du piton le plus efflanqué-la louve de ces nuages-
j’habite l’auréole des cétacés
j’habite un troupeau de chèvres tirant sur la tétine
de l’arganier le plus désolé
à vrai dire je ne sais plus mon adresse exacte
bathyale ou abyssale
j’habite le trou des poulpes
je me bats avec un poulpe pour un trou de poulpe

frères n’insistez pas
vrac de varech
m’accrochant en cuscute
ou me déployant en porona
c’est tout un
et que le flot roule
et que ventouse le soleil
et que flagelle le vent
ronde bosse de mon néant
la pression atmosphérique ou plutôt l’historique
agrandit démesurément mes maux
même si elle rend somptueux certains de mes mots

Le Monde – Francis Marmand:

Fou de sa langue, de Rimbaud, de Breton, enfant caraïbe de Shakespeare et Brecht, né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe (Martinique), député de la Martinique de 1945 à 1993, proche de De Gaulle et de Mitterrand, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001, conseiller général à deux reprises (1945-1949 ; 1955-1970), Aimé Césaire, hospitalisé mercredi 8 avril 2008, est mort le 17 avril à Fort-de-France. Il était âgé de 94 ans.

Le 23 mars 1964, face à De Gaulle en visite en Martinique : « On ne pourra pas éluder davantage un problème qui obsède notre jeunesse, le problème de la refonte de nos institutions pour qu’elles soient plus respectueuses de notre particularisme, plus souples et plus démocratiques. » Il aura ainsi admonesté tous les présidents de la République d’une voix nette, timbrée, en porte-parole de son peuple et de son devenir. C’est cette parole, politique et poétique, qui impressionne le plus dans un corps sûr et si timide.

Un poète s’écoute à ses titres : Cahier d’un retour au pays natal (1939), Les Armes miraculeuses (1948), Soleil cou coupé (1948), Corps perdu (1949), Ferrements (1960), Noria (1976), Cadastre (1981). Sans compter des essais historiques et des discours violents : Esclavage et colonisation (1958), Discours sur le colonialisme (1962), Toussaint Louverture, La Révolution française et le problème colonial (1962).

Il ne fera plus désormais son tour quotidien de l’île avec chauffeur, « je ne m’en lasse pas, la faune, la flore, le peuple martiniquais, la cabane martiniquaise, les pauvres gens », tout ce qu’il aimait par coeur. Son grand-père fut le premier enseignant nègre, on reviendra sur ce mot, de l’île. Sa grand-mère Eugénie, « Maman Ninie », rare femme lettrée pour l’époque. Le père est contrôleur des contributions, la mère, couturière. Boursier, il est admis au lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France : « J’étais si curieux de connaître la France, de connaître Paris. Nous aimions ce que nous lisions, le journal du matin, le journal du soir, les livres qui venaient de paraître, le latin, le grec : tiens, dans un texte on trouve tel mot, hop je le reconnais en créole. » En septembre 1931, il prend le bateau pour la France. En 1931, la France n’a qu’une idée approximative des Nègres.

Césaire entre en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Huit jours de bateau. Le premier camarade qu’il rencontre dans les couloirs est un Nègre comme lui. Il s’appelle Léopold Senghor. Ils intégreront ensemble l’Ecole normale supérieure avec Georges Pompidou. Ensemble, sans Pompidou toutefois, ils fréquentent les surréalistes et fondent l’idée de « négritude » : « Mais c’est normal. Il était nègre, moi aussi, nous comparions nos expériences. C’est un Africain, je suis un Martiniquais, nous avions des points de rencontre, mais nous avions aussi des interrogations. (…) On s’enseignait l’un l’autre. La réponse était africaine. »

Lors de l’élection présidentielle de 2007, Césaire reçoit Laurent Fabius, soutient la candidature de Ségolène Royal et bondit contre la « loi de la honte », l’amendement voulu par la droite qui prétend marquer les aspects positifs de la colonisation (décembre 2005) : « Cela me ramenait cinquante ans en arrière. Qu’est-ce que ça venait foutre ? Il est clair qu’en aucune manière je ne pouvais approuver ce point scandaleux. » Avait-il changé ? Pas d’un poil.

En septembre 1934, avec Léon Gontran Damas, élégant danseur de jazz, ce qu’il n’est certainement pas, lui, si fragile, avec une bande d’étudiants antillo-guyanais, ils fondent le journal L’Etudiant noir. Gigantesque travail de mémoire culturel (le politique suivra) contre l’idéologie coloniale et raciale : « Ce qui m’intéressait, c’était l’identité nègre. Toi le Sénégalais, toi le Guyanais, qu’est-ce que nous avons en commun ? Pas la question de la langue, mais la question nègre. (…) Je n’ai jamais voulu faire du français une doctrine. Il y avait surtout des anglophones et des Américains, avec une littérature nègre, Langston Hughes, Richard Wright, and so on, c’était pour nous, Nègres et francophones, une révélation. Les premiers qui ont posé les bases, pour nous, c’étaient les Nègres américains. »

Cri noir de la raison.

Agrégé de lettres, il rentre avec sa compagne, Suzanne Roussi, enseigner au lycée Schoelcher. René Ménil, Georges Gratiant, le couple et d’autres énergumènes fondent la revue Tropiques (1941). Contre le régime de Vichy, les Etats-Unis décident du blocus de la Martinique. André Breton passe par là (Martinique, charmeuse de serpents). Il publie Césaire dans la revue Fontaine, dirigée par Max-Pol Fouchet. Au passage, il consacre Césaire en « Nègre fondamental ».

En 1945, Césaire est appelé par les élus communistes de l’île à la mairie de Fort-de-France : « Sans le vouloir. On a fait de moi un porte-parole. Au sortir de la guerre, je suis un jeune homme de gauche, communisant, mais je n’y connais rien. Des copains de classe font une liste assez large pour avoir des chances. Je n’y crois pas une seconde. Je signe pour leur faire plaisir et la liste fait un triomphe ! » Voirie, caniveaux, ordures, merde, masures, il fonce : « Quelle prétention ! hein ? Quelle emphase ! – « L’argent, nous le trouverons ! » Voilà comment est née ma carrière. Je ne suis pas antifrançais : je suis d’abord martiniquais. »

Après l’effondrement économique de la Martinique, Césaire demande pour son pays un statut de département. Vieille revendication, au demeurant, peu entendue des exigences gauchistes d’indépendantisme. Il crée la revue Présence africaine avec Alioune Diop. Sartre préface l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache.

Son action pour la ville, le logement social, l’urbanisme, la politique culturelle de l’île (Service municipal d’action culturelle et Centre martiniquais d’action culturelle, à la rivalité très productive) reste aussi soutenue que contestée. Son autoritarisme et son népotisme, très discutés.

L’action politique de Césaire n’a de sens qu’au regard de l’oeuvre. En France, Aimé Césaire reste aussi méconnu que ses Antilles natales. Le Nègre inconsolé, ouvrage de Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore (Syros, 1993), peut encore servir d’introduction : « On ne naît pas Noir, on le devient. » Et encore plus récemment : « Nègre je suis, Nègre je resterai » (entretiens avec Françoise Vergès, Albin Michel, 2005). Et si le Discours sur le colonialisme, (1950) nous mettait encore aujourd’hui sur la voie : « Pousser d’une telle raideur le grand cri nègre, que les assises du monde en seront ébranlées. »

Il est un poète de langue française, son Orphée noir, la parole « belle comme l’oxygène naissant », sur qui Sartre, Leiris et Breton se sont entendus : Aimé Césaire. Césaire, cri noir de la raison. La Martinique, soleil, cocotiers, sable fin, robes madras, anneaux créoles ? Soleil, oui, là-haut, vertical, sans absence – mais aussi « une petite maison qui sent très mauvais dans une rue étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes frères et soeurs. » L’Antillais lui paraît un Africain déporté, pire qu’un Nègre parce que privé de langue, sans religion ni histoire propre, somnolent et soumis dans une île « désespérément obturée à ses bouts ». Dans l’ignorance parfaite de la « métropole ». La France.

Le virage, c’est sa descente aux enfers personnelle, aux bords de la raison, qui aboutit à l’un des textes de la poésie du siècle face aux Antilles, « cul-de-sac innommable de la faim, de la misère et de l’oppression ». Ce cri qu’il est seul à pousser, contre l’imitation, l’expérimental, ou le négrisme. Contre le silence d’être nègre. Ce qu’il dira plus tard de Frantz Fanon (Les Damnés de la terre, 1961) : « Peut-être fallait-il être antillais, c’est-à-dire si dénué, si dépersonnalisé, pour partir avec une telle fougue à la conquête de soi et de la plénitude. »

Sa parole éclatée en « une fleur énorme et noire » (Sartre) prend le sens, il le dit, d’une parole pour les idiots et les bêtes. Non qu’elle s’adresse d’abord à eux, mais parce qu’elle parle à leur place, « ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ». Entendez-vous le silence qui a accompagné les longues dernières années du lion malicieux des Antilles ? Ce n’est pas faute d’avoir, dans le même temps pour faire écran, répété qu’il n’y avait plus de poète, plus d’intellectuel engagé, plus d’homme qui s’avance… Car il s’en trouvait un, on a fait semblant de l’ignorer, c’est ce qui arrive lorsqu’un silence crie fort, on ne va pas manquer, maintenant qu’il n’y a plus rien à craindre, de « redécouvrir » celui que l’on couvrait d’indifférence, ou de déboulonner la statue qu’il n’eut pas : c’est tout un. Et très compréhensible. De toute façon, Aimé Césaire avait pris les devants : « Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous. » 

La femme et la religion (analyse de Bebel)

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  Voilà, plutôt que de soutenir des conneries hypocrites comme cette journée de la femme (qui discrimine l’homme, super…), je préfère, sur ce sujet, retranscrire ici et en intégralité un texte du socialiste allemand August Bebel (1840-1913), dont je recommande chaudement la lecture. Pour la petite histoire, il s’agit d’un ouvrier tourneur devenu employeur, qui a milité pour les conditions de travail du prolétariat, et qui fut accusé de haute trahison, après avoir refusé de voter les fonds pour la guerre de 1871. Pour ses idées, August Bebel a été persécuté, et emprisonné à plusieurs reprises.

http://www.marxists.org/francais/bebel/index.htm

Note : pour ce qui est de la controverse sur l’existence du « droit de cuissage », dont on ne retrouve que très peu de traces écrites, personnellement je pense que cette dérive des anciens régimes a bel et bien été pratiquée. L’abus d’autorité des nobles, tout-puissants, face aux serfs, en particulier les femmes, est à mon sens avérée. La tradition orale a gardé la trace de ces exactions… quand on voit ce que les dragons du Roi, en France ont fait subir à la population parmi lesquels ils étaient « logés », qu’un noble utilise son pouvoir pour assouvir un besoin sexuel, ne me semble vraiment pas inimaginable.

 

Déjà, dans l’histoire de la création, il est ordonné à la femme de se soumettre à l’homme. Les dix commandements de l’Ancien Testament ne s’adressent à proprement parler qu’à l’homme, car la femme est nommée dans le neuvième commandement en même temps que les valets et les animaux domestiques. La femme était bien une pièce de propriété que l’homme acquérait contre espèces ou en échange de services rendus. Appartenant à une secte qui s’imposait la continence la plus absolue, notamment dans les relations sexuelles, Jésus méprisait le mariage et s’écriait : « Il y a des hommes qui sont eunuques dès le sein de leurs mères ; il y en a d’autres qui sont faits eunuques par la main des hommes ; il y en a enfin qui se sont faits eunuques eux-mêmes en vue du royaume du ciel. » Au repas des noces de Cana, il répondait à sa mère qui implorait humblement son secours : « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi » ?

Et Paul, que l’on peut, au plus haut degré, appeler le fondateur du christianisme autant que Jésus lui-même, Paul qui le premier donna à cette doctrine le caractère international et l’arracha aux limites étroites de l’esprit de secte des Juifs, disait : « le mariage est un état inférieur ; se marier est bien, ne pas se marier est mieux ». « Vivez de votre esprit et résistez aux désirs de la chair. La chair conspire contre l’esprit, et l’esprit conspire contre la chair ». « Ceux que le Christ a gagnés à lui ont mortifié leur chair avec ses passions et ses désirs ». Paul suivit lui-même ses préceptes et ne se maria pas. Cette haine de la chair, c’est la haine de la femme qui est présentée comme la corruptrice de l’homme. Voyez plutôt la scène du paradis terrestre qui a là sa signification profonde. C’est dans cet esprit que les Apôtres et les Pères de l’Église ont prêché, c’est dans cet esprit que l’Église a opéré pendant tout le moyen âge, en créant les couvents, c’est dans cet esprit qu’elle agit encore.

La femme, selon le christianisme, est l’impure, la corruptrice, qui a apporté le péché sur la terre et perdu l’homme. Aussi les Apôtres et les Pères de l’Église n’ont-ils jamais considéré le mariage que comme un mal nécessaire, de même qu’on le dit aujourd’hui de la prostitution. Tertullien s’écrie : « Femme, tu devrais t’en aller toujours dans le deuil et en guenilles, offrant aux regards tes yeux pleins de larmes de repentir, pour faire oublier que tu as perdu le genre humain. Femme, tu es la porte de l’enfer ! » Hieronyme dit : « Le mariage est toujours une faute ; tout ce que l’on peut faire, c’est de se le faire pardonner en le sanctifiant. » Voilà pourquoi on a fait du mariage un sacrement de l’Église. Origène trouvait que « le mariage est une chose impie et impure, l’instrument de la sensualité », et pour résister à la tentation, il s’émascula. « Il faut faire choix du célibat, dût le genre humain en périr », dit Tertullien. Et Augustin : « Ceux qui ne seront pas mariés brilleront au ciel comme des étoiles resplendissantes, tandis que leurs parents (ceux qui les auront engendrés) ressembleront aux astres obscurs. » Eusèbe et Hieronyme sont d’accord pour dire que la parole le la Bible : « Soyez féconds et multipliez » ne devait plus s’appliquer au temps ou ils vivaient et que les chrétiens n’avaient pas à s’en préoccuper. Il serait facile de produire encore des centaines de citations empruntées aux plus considéra­bles des hommes que l’on appelle des lumières de l’Église. Tous ont enseigné dans le même sens ; tous, par leurs prédications constantes, ont contribué à répandre ces idées monstrueuses sur les choses sexuelles et les relations de l’homme et de la femme, relations qui sont pourtant une loi de la nature dont l’application est un des devoirs les plus essentiels des fins humaines. La société actuelle souffre encore cruellement de ces doctrines et elle ne s’en guérit qu’avec lenteur.

Pierre dit aux femmes avec insistance : « femmes, soyez dociles à vos maris. » Paul écrit aux Éphésiens : « l’homme est le maître de la femme comme le Christ est le chef de l’Église » ; aux Corinthiens : « l’homme est l’image et la gloire de Dieu, et la femme est la gloire de l’homme. » D’après tout cela, le premier niais venu peut se croire au-dessus de la femme la plus distinguée, et, dans la pratique, il en est ainsi, même à présent.

Paul élève aussi contre l’éducation et l’instruction supérieure de la femme sa voix influente, car il dit : « il ne faut pas permettre à la femme d’acquérir de l’éducation ou de s’instruire ; qu’elle obéisse, qu’elle serve et se taise ».

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Révolte contre la Scientologie

  Extrait de Libération… en ces temps de désespoir et de mensonges, la révolte est inspiratrice :

 

En moins de trois mois, une mystérieuse guérilla de l’ombre a surgi sur Internet pour former ce que l’expert américain des cultes, Rick Ross, considère «comme le plus gros mouvement d’opposition à la Scientologie. Historique !» Son nom ? Anonymous. Un réseau d’anonymes, sans leader reconnu, forts d’être nulle part et partout. Mais ils ne se contentent pas du monde virtuel. De New York à Londres, en passant par Berlin, Tokyo, Paris, Melbourne, Oslo, Dublin, ils étaient à peu près 7 000 à chanter et danser, le 10 février, devant les centres de l’Eglise de scientologie d’une centaine de villes du monde entier. Leur seconde manif planétaire, le 15 mars, recensait 10 000 participants. La troisième s’est tenue ce samedi (lire encadré). Leur objectif : «faire connaître au grand public les centaines d’actes illégaux, activités frauduleuses et violations des droits de l’homme perpétrés par l’Eglise de scientologie».

A quelques jours de ce rendez-vous du 12 avril, les Anonymes étaient gonflés à bloc à en juger par la poussée de fièvre et de paranoïa sur leur principal forum, Enturbulation.org. «Attention aux mini-scientos», prévenait l’un des 14 000 membres du forum, relayant une rumeur à l’attention des sympathisants à Washington : la Scientologie aurait prévu d’envoyer des nuées d’enfants pour espionner les manifestants dans la capitale américaine. «Regardez bien le type à chapeau sur la photo : nos sources l’ont identifié comme un détective employé par COS» (Church of Scientology), alertait un autre.

Il y a un mois, leur rassemblement devant le QG de la secte à Washington offrait une scène surréaliste typique des happenings d’Anonymous : 300 contestataires au visage caché, beaucoup sous le masque du héros révolutionnaire anarchiste de la BD «V pour Vendetta». Paisiblement, ils brandissent des pancartes «La Scientologie détruit des vies !» ou «La Sciento = grosse arnaque» au son du tube des années 80 «Never Gonna Give You Up» (Je ne te lâcherai jamais les baskets). Une atmosphère à la fois festive et grave, avec le témoignage au micro de Jeanne-Marie Boucher, une jeune femme élevée dans la Scientologie qui accuse l’organisation d’avoir conduit son père au suicide en 2001. Dans la foule, l’ex-scientologue Arnie Lerma, catogan poivre et sel, un vétéran réputé pour ses dénonciations de la secte via son site Lermanet.com. «Tous les anciens comme moi ont les larmes aux yeux depuis l’émergence d’Anonymous, soupire ce réparateur informatique. On se dit : mon Dieu, enfin… Nous allons obtenir justice.»

Le phénomène est d’autant plus stupéfiant aux Etats-Unis que l’Eglise de scientologie y a pignon sur rue. Fondée en 1954 par l’écrivain de science-fiction L. Ron Hubbard sur la base d’une méthode de développement personnel, elle est reconnue outre-atlantique en tant que religion. A ce titre, au terme d’un long bras de fer judiciaire, elle a même obtenu en 1993 un statut fiscal privilégié. Le nombre d’adeptes américains reste débattu : 3,5 millions selon la Scientologie ; seulement 55 000 actifs à en croire une étude de l’université CUNY de 2001. Parmi eux, des stars d’Hollywood, de Tom Cruise à John Travolta, en passant par le réalisateur de Collision Paul Haggis. Dotée d’imposants bâtiments dans les meilleurs quartiers, présente dans les communautés via une nébuleuse de programmes éducatifs et de cures antidrogues, la Scientologie monte des centres de secours sur toutes les catastrophes, comme à la Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina.

«En vertu de la liberté de religion, la Scientologie a parfaitement le droit d’exister, admet un membre actif du réseau Anonymous à Washington. Mais ce sont leurs méthodes qui sont intolérables.» Cet étudiant a accepté de nous rencontrer à condition qu’aucun détail physique, ni même son pseudo, ne soient révélés. Les premiers «Anon’», comme ils s’appellent entre eux, avaient formé un groupe il y a deux ans, sur le site humoristique SomethingAwful.com, repaire de jeunes technophiles attachés à la liberté d’expression sur le Net. En janvier, le site new-yorkais Gawker.com met la main sur une vidéo interne au culte, montrant Tom Cruise vanter les mérites de sa religion dans un concert d’éclats de rire bizarres. Cette vidéo aurait été vite oubliée si les avocats de l’Eglise de scientologie n’avaient pas sommé YouTube de la retirer et menacé Gawker de procès pour «violation de copyrights». Gawker refuse d’obtempérer, «au nom de la liberté d’information» mais YouTube, propriété de Google, cède sur le champ. C’est, raconte l’étudiant, «l’étincelle qui a déclenché la révolution».

Le 21 janvier, Anonymous publie sur YouTube un manifeste vidéo adressé aux dirigeants de la Scientologie: «Vos campagnes de désinformation, votre suppression de la dissidence, votre nature litigieuse retient notre attention depuis des années», annonce une voix synthétique à la Stephen Hawking, avant de poursuivre : «Anonymous a décidé que votre organisation doit être détruite. Pour le bien de vos fidèles, pour le bien de l’humanité, pour notre plaisir, nous vous expulserons de l’Internet et nous démantèlerons l’Eglise de scientologie.» Une déclaration de guerre assortie de tout un arsenal «terroriste», proteste la Scientologie. Au cours des trois semaines suivantes, la secte recense d’innombrables actes de hacking contre ses sites, 22 alertes à la bombe et 8 menaces de mort contre des membres. «Faites gaffe, Anon’ : vous courez à la catastrophe !», s’émeut Mark Bunker, un vétéran de la critique scientologue sur son site Xenu.tv. Début février, ce producteur de télévision enjoint les activistes de cesser toute activité illégale. Il est écouté : «Les Anonymes semblent avoir rompu avec certains fanatiques du début et font la police au sein du groupe», remarque Mary McConnell, une ancienne adepte de la Scientologie. Avec d’autres vétérans, comme Arnie Lerma, elle contribue au forum Alt.religion.scientology, créé dès 1991. Mary, pour qui «Internet est le plus gros cauchemar de la Scientologie», voit déjà les retombées positives des Anonymes : une recrudescence d’adeptes qui osent quitter la Scientologie et le dire en ligne.

La Scientologie n’a pas tardé à lancer la contre-offensive. Elle avait saisi la justice américaine pour faire interdire les rassemblements d’Anonymous le 15 mars. Echec. Mais ensuite, au moins une cinquantaine de manifestants ont reçu chez eux des injonctions à cesser toute collaboration avec Anonymous, «une organisation qui incite ou opère des activités illégales contre l’Eglise de scientologie.» Des missives qui ont «fait leur petit effet», déplore un récipiendaire, car «pour être démasqués, les manifestants ont forcément été suivis et placés sous surveillance.» A Los Angeles, la Scientologie a porté plainte contre plusieurs d’entre eux et à Boston, un organisateur est convoqué au tribunal pour répondre d’une accusation de «harcèlement criminel».

Ce processus d’identification est «absolument» justifié estime Karin Pouw, porte-parole de l’Eglise de scientologie Internationale à Los Angeles. «Notre devoir est de protéger les cadres de notre Eglise et nos paroissiens.» Aux yeux de l’organisation, Anonymous est un «groupe de cyber-terroristes». Tout en continuant «à prendre Anonymous très au sérieux», la dame conclut sur un ton des plus aimables: «Je ne veux pas que vous communiquiez l’idée que l’Eglise et ses paroissiens sont assiégés aux Etats-Unis, car ce n’est pas vrai : notre Eglise est florissante alors qu’Anonymous est un mouvement très marginal et confiné à l’Internet.»

L’endurance d’Anonymous et son impact à long terme restent à mesurer, reconnaît l’expert des cultes Rick Ross. «Le statut fiscal préférentiel de la Scientologie est pour eux un cheval de bataille évident», estime-t-il. Les Anonymes américains ont prévu de manifester sur ce point devant le Capitole avant l’élection présidentielle de novembre. Et, déjà, ils entrevoient une lueur d’espoir : fin mars, un Anon’ délégué du Parti républicain au Texas a enclenché une procédure pour la révocation du statut de «religion» de l’Eglise de scientologie dans son Etat. Une première depuis 1993, souligne le révérend John Wetzel. Ce pasteur luthérien, qui agit à Washington comme lobbyiste bénévole des «antisciento», constate : «C’est inédit, cette dynamique pour informer le public au sujet de la Scientologie sans se soucier de leur réaction. Mais ce sera difficile : la Scientologie a de l’argent et du monde qui la soutient.»

Bons baisers de Russie (Chronique sur l’URSS)

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  L’Histoire, dans son aspect le plus « mainstream », n’aura pas été tendre avec les communistes russes. Peut-être (explication parmi d’autres) à cause de leur tendance expansionniste et du verrouillage politique qui régnait au sein de leurs « Républiques » limitrophes. La situation, en-dehors de la Russie d’origine, n’y était certes pas la même qu’au-dedans. Pour tenter néanmoins de couper court à certains fantasmes encore très présents dans l’imaginaire politique, notamment chez les plus jeunes qui ne l’ont pas connue, je laisse la parole à Eva, une russe qui, sur son blog, décrit avec talent sa vision des choses sur cette période… l’article complet se trouve ici : http://r-sistons.over-blog.com/article-14254001.html 

On commence par le commencement. Ma mère est née en 1911, dans une famille qui possédait tout ce qu’il y avait dans la commune – même le cinéma muet qui venait d’être implanté, paraît-il ! Et sa mère serait morte d’une congestion pulmonaire en visitant « ses pauvres » – notez le possessif employé avec arrogance ;  Donc, tout appartenait à la famille de ma mère, même les pauvres ! C’était la Russie de l’époque : Tout aux uns, la misère absolue pour les autres. Le communisme y a mis bon ordre.

Et  la Révolution vint, la famille de ma mère dut quitter l’Ukraine natale – vous savez, le pays de Sharon, beaucoup de Juifs s’installèrent sur la terre des Palestiniens. Seul resta un frère, qui en fut réduit, toujours selon ma mère, à vendre des réchauds sur la place publique. Voilà ce que c’est que de faire confiance aux communistes ! Le reste de la famille préféra l’Egypte, pour commencer, et la mise en place de l’extraction du pétrole avec le Roi Farouk. Ensuite, tout le monde s’installa en Angleterre. Ma mère, une fort jolie femme, se fiança avec un Lord anglais, et au moment de convoler, patatra ! Un voyage à Paris pour choisir ses ravissantes toilettes, la fit croiser dans la rue mon père. Clins d’oeil enflammés, sourires complices, coup de foudre dévastateur, et voilà la chose entendue : Adieu le Lord, la famille indignée, et bonjour la France. Ma pomme est le fruit de cette grande histoire d’amour franco-russe. Autant dire que ma mère ne revit jamais sa famille, choquée par tant d’audace. Vive l’Amour, et tant pis pour les convenances !

Dans le film  » Le Docteur Jivago « , on voit ce que les méchants communistes firent aux gentils proprios : Ils confisquèrent les grandes maisons, et les partagèrent entre les sans-logis ; une ou deux pièces fut attribuée à chaque famille, selon sa taille, mais au moins tout le monde eût enfin un toit. Quand on connaît les conditions climatiques en Russie, il s’agit quand même d’un progrès, non ? Les défenseurs de la sacro-sainte propriété privée crieront au scandale ; Les sans-logis applaudiront. Chacun voit midi à sa porte – si l’on peut dire, car par définition ceux qui n’ont pas de domicile sont à la porte.

Et le temps passa. Mai 68 arriva, et la politique avec ; finie l’indifférence, et en avant le militantisme : D’abord au P.S.U., vite quitté parce que la section du I6e, à Paris, quand même, on fait mieux pour créer les conditions de la mise en place de lendemains qui chantent ! Ensuite, le P.S. – au CERES, l’aile gauche animée par Jean-Pierre Chevènement.

En 1980, je décide de retrouver le pays de ma mère, de voir à quoi ressemble ce communisme si décrié par les médias (presque) unanimes. Et voici ce que j’ai trouvé : La liberté ? On m’avait dépeint un pays où l’on ne peut pas faire trois pas sans avoir le KGB à ses trousses ; or, en bonne journaliste qui se respecte, moi je n’avais qu’une envie, c’était d’aller partout, sans contraintes. Je ne sais pas si le KGB s’est fait discret, mais en tous cas je ne l’ai pas vu, et j’ai visité tout ce que je voulais. Par exemple, un jour, alors que la nuit était déjà avancée, j’ai repéré une lumière dans un bâtiment. Avec quatre jeunes voyageurs de Nouvelles Frontières derrière moi, effarés par mon audace, je suis rentrée dans le bâtiment par la porte ouverte. A l’entrée, il y avait un gardien, je lui ai envoyé mon plus joli sourire, et j’ai continué tout droit, les quatre personnes en firent autant, encouragées par mon intrépidité. Au bout de quelques couloirs, nous nous retrouvâmes au milieu d’un groupe d’étudiants qui faisaient la fête. Nous étions dans une université ! Et la soirée s’acheva fort agréablement, entre danses, vodka, et invitation dans une famille le lendemain. Bref, nous avions pu faire comme nous le voulions, et tant pis pour les détracteurs de l’URSS.

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Histoire de l’abolitionnisme français : L’abbé Grégoire

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  Pour faire suite à un précédent article, qui critiquait notre première Révolution, notamment par rapport à « L’abolition de l’Esclavage et de la Traite négrière », voici un très bon texte extrait du site « Noires Mémoires », qui détaille les premiers temps de ce grand combat humaniste. Evidemment, il faut prendre en compte qu’il y a toujours eu des révoltes d’esclaves, depuis le commencement de cette infâmie, notamment par la pratique de ce qu’on a appelé plus tard le « marronnage » – d’où le nom de « nègres marrons » – mais il est vrai que certaines figures « blanches » émergent de ce tourbillon abolitionniste, qui ne vaincra vraiment qu’en 1848, à l’occasion du « Printemps des Peuples ». L’Abbé Grégoire fait partie de ces enragés de l’Egalité, et lutta toute sa vie durant pour que la couleur de la peau ne soit plus l’excuse d’un commerce horrible. Son histoire mérite donc d’être connue – surtout en ces temps où le révisionnisme rôde…

  L’abbé Grégoire, chrétien et humaniste convaincu, a consacré une partie de sa vie à lutter pour l’Abolition de l’Esclavage et la dignité des Noirs.

Relayant leurs revendications égalitaires, il poussa la jeune République à adopter l’Abolition. Retour sur l’œuvre majeure d’un révolutionnaire « ami des Noirs » jusqu’à son dernier souffle.

Henri Grégoire naît en 1750, dans la commune de Vého en Lorraine, au cœur d’une famille d’artisans modestes. Après avoir étudié au collège des jésuites de Nancy, puis au Grand séminaire de Metz, il devient curé dans la paroisse d’Emberménil. Il se passionne pour le latin, le grec, le français, l’allemand, l’italien, l’anglais et l’hébreu et entreprend de nombreux voyages.
A la veille de la
Révolution française, il publie des essais dans lesquels il plaide pour la protection des juifs et l’égalité entre tous les hommes. Henri Grégoire est un chrétien fervent, nourrit d’idées humanistes.

« Les âmes ont-elles une couleur ? »
En 1789, aux premières heures de la
Révolution française, alors que les Parisiens s’emparent de la Bastille, prison symbole du despotisme, et que le petit peuple des campagnes met à bas les privilèges des aristocrates, Henri Grégoire s’engage dans la défense des pauvres et des opprimés. Il a 39 ans. Le jeune prêtre a fait ses classes dans le clergé Lorrain qui connaît son immense culture, ses idées libérales et son amour des hommes. On l’apprécie aussi pour ses ambitions révolutionnaires. C’est ainsi qu’il est élu député de l’ordre du clergé aux états généraux de 1789.
Dès son entrée en politique, il s’attaque aux planteurs esclavagistes de Saint-Domingue, hostiles aux mulâtres et aux Noirs. Il les interpelle en prononçant une phrase devenue célèbre : « Les âmes ont-elles une couleur ? ».

Dynamique révolutionnaire
La même année, le prêtre contribue à l’élaboration de la
Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen. Emporté dans la dynamique révolutionnaire, il demande à l’Assemblée d’autoriser les « mulâtres » à la représentation nationale. L’Assemblée accepte le 3 décembre 1789. Les métis peuvent désormais siéger à l’Assemblée et être élus.
L’année suivante, l’Assemblée, devenue la Constituante, vote la « 
Constitution civile du clergé« . Ce texte fait des évêques et des prêtres des fonctionnaires rémunérés par l’Etat et réorganise l’Eglise de France pour mieux la contrôler. Le Pape Pie VI condamne cette Constitution en bloc. L’abbé Grégoire, lui, la signe et la défend, illustrant ainsi son engagement aux cotés de la Révolution. L’homme de foi devient un homme politique à part entière et ne concède aucun de ses idéaux. Désormais, l’un de ses principaux combats sera la défense des Noirs.

La Société des Amis des Noirs
En 1788,
Jacques Pierre Brissot fonde la Société des Amis des Noirs qui plaide pour l’Abolition de la traite et de l’Esclavage. Au moment de sa création, l’abbé Grégoire en devient membre.
Deux ans plus tard, la Société compte 140 adhérents, dont certains noms prestigieux tels que Condorcet, Mirabeau, La Fayette, Sonthonax ou Clermont-Tonnerre. Si tous ces membres défendent l’abolition de l’Esclavage, la plupart le font avec la sincérité de l’idéal révolutionnaire tandis que d’autres, plus opportunistes, cherchent à convaincre de leur esprit libéral et par la même s’attirer les faveurs des factions les plus progressistes de la nouvelle organisation.
Malgré les arguments abolitionnistes de la Société, ses membres ne parviennent pas totalement à se départir d’une vision paternaliste et condescendante des Noirs. Pour le prêtre en tout cas, ce combat est motivé par une ardeur du devoir. A propos de l’Abolition, il n’hésite pas à affirmer : « C’est une cause dont je me suis fait l’avocat et que je n’abandonnerai jamais ».

Saint-Domingue est loin de la Révolution…
Alors que la France hexagonale vit une révolution unique dans son histoire, la France des colonies ne rencontre pas de changements aussi profonds. En droit, les gouverneurs des îles françaises bénéficient d’une certaine autonomie et dépendent aussi des décisions de la récente Assemblée. Dans les faits, ces territoires, dirigés par des colons propriétaires de grandes plantations, ne doivent leur prospérité qu’à la traite des Noirs déportés d’Afrique et à leur mise en esclavage. Cela signifie que les colons restent autorisés à faire à peu près ce qu’ils veulent.

Les grands propriétaires de Saint-Domingue, aujourd’hui dénommée Haïti, n’apprécient guère la Révolution qui prétend imposer son lot de réformes égalitaires. Mais tant que leurs intérêts sont protégés et que leur entreprise prospère, en d’autres termes que l’esclavage des Noirs, qui constituent une main d’œuvre gratuite, continue, ils restent passifs. Sur leurs plantations, ils gardent la haute main. Dans l’administration des colonies, ils conservent le pouvoir. La Révolution ne traverse pas encore les océans, imperméable à la Caraïbe et à l’Océan indien.

…mais les esclaves se révoltent
Pourtant, dans la partie française de Saint-Domingue, les esclaves s’insurgent. Ils s’organisent contre les colons au point que certains mènent de véritables séditions en s’emparant de terres au Nord de l’île. Les Noirs libres et les mulâtres entraînent ceux qui vivent encore asservis à prendre les armes. A leur tête, des hommes charismatiques mènent les troupes en révolte :
Toussaint Louverture, ancien esclave noir devenu libre et soldat de l’armée française, Jean-Jacques Dessalines, Henri Christophe ou Alexandre Petion.

Vers la citoyenneté
A Paris,
la Constituante ne sait comment réagir face à ces hommes épris de liberté, ni face aux planteurs qui ambitionnent de s’emparer des pleins pouvoirs pour mater eux-mêmes la rébellion.
Devenu président de la Société des Amis des Noirs en 1791, l’abbé Grégoire préconise de répondre au désordre en proclamant la citoyenneté pour tous les Noirs. Il sollicite donc l’Assemblée pour que les gens de couleur accèdent au statut de citoyen. On l’écoute. Beaucoup de députés pensent que la citoyenneté pour les esclaves permettra de calmer leur révolte.
En ce sens, un premier pas est franchit le 4 avril 1792 lorsque la Constituante accorde « la pleine égalité des droits à tous les hommes libres de couleur ». Légalement, seuls les esclaves affranchis et les métis deviennent citoyens de la République. L’Esclavage et la traite sont maintenus.

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Réflexions critiques sur notre première Révolution

  Histoire avec un grand « H », encore et toujours… Comme il est dangereux de considérer 1789 à la manière d’un conte de fées (les gentils républicains contre les méchants royalistes), il convient peut-être d’en resituer certains aspects. Dans un précédent post, j’avais, par les mots de Hugo, abordé le côté indéniablement positif de notre Première Révolution. Voyons maintenant ses aspects négatifs…

  D’abord, il faut bien imaginer que, malgré le caractère « absolu » de l’Ancien Régime (qui a été restauré à peine quelques dizaines d’années après, soit dit en passant), celui-ci avait déjà institué, depuis fort longtemps, les élections. Certes, celles-ci étaient « locales » (pour faire court), spécifiques à chaque « pays », encadrées par le pouvoir, et ne remettaient pas en question la domination des nobles. On peut toutefois arguer que la « Révolution » a enlevé le droit de vote aux femmes, qui précédemment pouvaient se prononcer lors de ces consultations ! Un droit qui a du attendre près d’un siècle et demi avant d’être, à nouveau, reconnu pour la moitié de la population française… Tout comme l’abolition de l’esclavage (1792), qui n’a jamais été réellement mise en pratique avant le Printemps des Peuples (1848)…

  Ensuite, 1789 a engendré les lois Le Chapelier, qui ont, en gros, aboli toute possibilité de syndicalisation, et de corporation, pour le peuple. C’est le Second Empire qui a permis de les réintégrer dans la loi française… On fait mieux, en matière de « liberté »… Des dispositions à mettre en parallèle avec la destruction des spécificités de certaines « régions », telle la Corse, forcée à abandonner l’apprentissage de sa langue – au titre de la République « une et indivisible ».

  Ensuite, et bien plus grave, notre première Constitution, validée à plus de 99% par le peuple, n’a jamais été appliquée. De même que le premier préambule de la Constitution, qui faisait honneur aux femmes, a été supprimé.

  Economiquement parlant, il faut tout de même se souvenir que, suite à la fuite des capitaux, la monnaie a été remplacée par les assignats, puis par les mandats, dont l’usage était obligatoire, sous peine de mort. Ce même papier qui allait perdre, en quelques années, près de 3000 fois sa valeur… La Révolution a également flingué une bonne part de notre industrie, au milieu d’un maelstrom de corruption et d’absurdités. Les routes n’étaient plus entretenues… Il a fallu attendre Napoléon pour que cet état de fait change (même si seules les voies « militaires » ont été véritablement refaites).

  Militairement parlant, d’ailleurs, on ne peut pas obérer le fait que la guerre de Vendée a fait, au moins, plus de 300 000 morts et déportés. Les forêts qui « abritaient les rebelles » ont été calcinées. Sans parler des viols, pillages et autres exactions… Certes, les deux camps ont eu des attitudes violentes, et on parle d’une guerre civile, mais l’ampleur de ce « génocide » est tout de même irréfutable.

  Du point de vue de la liberté de la presse, si la censure sévissait sous l’Ancien Régime, certains directeurs de rédaction « dérangeants » (c’est-à-dire ceux qui n’appartenaient pas au parti actuellement au pouvoir), durant la Révolution, ont tout simplement été… tués. Ca calme.

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Le socialisme à visage humain (ne jamais oublier)

  Printemps de Prague et tanks écrasant les aspirations du peuple… en août 1968, l’URSS est morte. Il a fallu vingt-trois années de plus pour constater sa mort clinique – mais cela n’a été qu’acharnement thérapeutique… le bloc soviétique a cessé d’exister lorsqu’il s’est attaqué à ceux qui ne voulaient qu’un peu de liberté et de justice. Bien sûr, la situation « autoritaire » existait bien avant 68… mais l’image de la répression a pu cette fois franchir, grâce aux médias de masse, les clotures barbelées de la propagande de Moscou. L’empire russe a alors, certes, triomphé par les armes… et mis brutalement fin à toute naïveté idéaliste, quant au véritable visage de l’URSS. N’oublions jamais. Le socialisme ne se sigle pas sur un drapeau, ne se matérialise pas lorsqu’on repeint tout en rouge… le socialisme se prouve par des actes. Aucune tache de sang, aucun mort ne devra être rayé de l’Histoire…

(Source : Libération. Bon dossier pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de cette révolution tuée dans l’oeuf)

Devant les postes de radio, tous ou presque étaient à l’écoute, des monts de Bohême aux Carpates, d’un bout à l’autre de ce pays disparu qui s’appelait la Tchécoslovaquie. «La démocratie n’est pas seulement le droit et la possibilité d’exprimer son opinion, mais aussi la prise en compte de cette opinion par le pouvoir, la possibilité pour chacun de prendre une part réelle aux décisions», martelait un certain Alexander Dubcek, qui venait d’être élu, trois semaines plus tôt, le 5 janvier 1968, premier secrétaire du Parti communiste tchécoslovaque (PCT), à la place du très stalinien Antonin Novotny, contraint à la démission après quinze ans de pouvoir.

«Troupeau». Le bras de fer à la direction du PCT avait été féroce. Le Slovaque Alexander Dubcek, 45 ans, était un candidat de compromis, cristallisant à la fois les suffrages des «réformistes» et des «autonomistes», partisans de plus de décentralisation. En outre, il avait passé un bon tiers de sa vie en URSS, ce qui rassurait Leonid Brejnev : «Je connais Aliocha, jamais il ne serait capable d’actes antisoviétiques.» Mais, dans ce premier grand discours radiodiffusé, le nouveau dirigeant usait déjà d’un ton différent. Poussé par son peuple et les circonstances, il allait devenir le symbole du Printemps de Prague. Une expérience sans précédent de «socialisme à visage humain» qui dura sept mois, avant d’être écrasée, le 20 août, par les chars du pacte de Varsovie.

Tout commence en juin 1967. «Si l’on demande à l’ex-leader Novotny ce que peut la littérature, il répondra : « Me renverser »», écrira, quelques mois plus tard, l’écrivain Claude Roy dans le Monde. Lors de leur quatrième Congrès, les écrivains sont vent debout contre la direction du Parti : Pavel Kohout lit une lettre d’Alexandre Soljenitsyne. Ludvik Vaculik dresse un réquisitoire contre le système qui a transformé «une nation de citoyens en un troupeau de sujets apeurés». Certains sont encore communistes, mais de plus en plus sceptiques. «Les gens de ma génération font mauvais ménage avec eux-mêmes», souligne le romancier Milan Kundera. Certains, comme Václav Havel, fils de bourgeois, ne l’ont jamais été. Tous demandent plus de liberté de création. La révolte est lancée. En octobre 1967, c’est au tour des étudiants d’entrer en lice, et une manifestation est durement réprimée à la cité U de Strahov. L’effervescence prend de l’ampleur et gagne le Parti, où les partisans des réformes économiques gagnent en puissance. Antonin Novotny doit jeter l’éponge et, deux mois plus tard, quitte aussi ses fonctions de chef de l’Etat.

Il ne s’agit encore que d’un mouvement parti d’en haut. «Une révolution à huis clos entre Prague et Bratislava, où tout le monde était en réunion : cellules et comité du parti, écrivains et journalistes, économistes et victimes de la terreur», raconte François Fejtö, dans son incontournable Histoire des démocraties populaires. En Tchécoslovaquie, où existait avant-guerre un Parti communiste puissant, le «socialisme» n’a pas été seulement imposé par l’Armée rouge à la différence de la Hongrie ou de la Pologne. Le Printemps de Prague se veut une tentative d’aggiornamento du socialisme, pour renouer avec les idéaux d’origine, tout en restant dans le cadre du système. Ainsi parle-t-on de «démocratisation» plus que de «démocratie». C’était la limite originelle de l’expérience, mais une dynamique s’enclenche. «C’était une manifestation de la grande pression existant dans la société qui, à travers la lutte au sein du Parti et les changements politiques d’alors, a trouvé l’occasion de faire sauter le couvercle», analysera, en 1998, l’ex-dissident Václav Havel, devenu président après la chute du Mur.

Manifeste. Dès avril 1968, le mouvement s’accélère avec l’adoption d’un «programme d’action» du PCT. «Le Parti ne peut pas imposer son autorité : il doit la gagner sans cesse par des actes», assure le document. En mai et juin, le mouvement gagne toute la société. «La peur disparaissait, les tabous étaient levés, les contradictions sociales pouvaient être appelées par leur nom, les médias pouvaient faire leur mission, et l’esprit civique s’épanouissait», raconte Václav Havel. La société tchèque fait bloc, intellectuels et ouvriers, face à la menace soviétique. Le 27 juin, des écrivains, dont Pavel Kohout, publient «le manifeste des deux mille mots», appelant la population à se mobiliser contre «les vieilles forces». «Nous donnons l’assurance au gouvernement que nous le soutiendrons même par les armes tant qu’il fera ce pour quoi il a été mandaté», assure cette pétition signée par plus d’un demi-million de personnes.

Une enquête de l’Institut de l’opinion publique de l’Académie des sciences montre que 76 % de la population approuve les changements. Prague se bat pour ces libertés dites «bourgeoises» que pourfendent les soixante-huitards occidentaux. Mais il y a aussi d’évidents points communs dans ces mouvements de révolte antiautoritaire d’une génération. «Prague, c’était Woodstock en territoire socialiste : les beatniks sur la place de l’hôtel de ville, le soleil, les délégations venues de tous les coins du monde, un bouillonnement de pensées permanent», raconte un fils d’apparatchik soviétique, en poste à Prague, devenu ensuite une figure de l’underground moscovite.

Les «pays frères» s’inquiètent. La RDA, la Pologne, alors en plein délire nationaliste, et la Hongrie craignent la contagion. Au Kremlin, la grande peur est de voir la Tchécoslovaquie se lancer dans un socialisme réformiste et national, en suivant la voie de la Yougoslavie de Tito ou de la Roumanie de Ceausescu. Ce tournant pourrait être proclamé dès septembre, au Congrès du Parti où le triomphe des libéraux s’annonce certain. Dès la mi-juillet, les alliés du pacte de Varsovie – sauf la Roumanie – lancent une solennelle mise en garde. On somme Dubcek de venir s’expliquer à Moscou. Il refuse. «Ce qui se passait était encore plus embarrassant pour les Soviétiques qu’une insurrection, comme en Hongrie, car, en cas de troubles, il aurait été facile de trouver le prétexte à une intervention», analyse François Fejtö.

«Fiasco». Les dirigeants soviétiques et tchécoslovaques se retrouvent fin juillet à la frontière. Le ton monte. A la fin, Leonid Brejnev joue en apparence les conciliateurs. Mais le compte à rebours pour l’intervention est lancé. Le 20 août, dans la nuit, les chars du pacte de Varsovie entrent dans le pays sans rencontrer de résistance armée. Les pays occidentaux restent muets : il n’est pas question de remettre en cause la logique des blocs.

«Militairement, l’opération était un succès pour Moscou, mais politiquement c’est un fiasco : les communistes locaux, censés avoir sollicité l’intervention, sont introuvables», relève le journaliste du Monde, Bernard Féron. Brejnev doit donc conserver comme interlocuteur Alexander Dubcek, toujours plus écartelé entre ses fidélités de toujours et la pression de son peuple. «Comment peuvent-ils me faire ça à moi ?» aurait-il dit dans la nuit de l’invasion. Il pense pouvoir éviter le pire en cherchant un compromis et signe le 26 août les accords de Moscou. L’intervention est ainsi légalisée après coup. La répression commence, systématique et implacable, dans la société comme dans le Parti. Alexander Dubcek en est exclu un an plus tard. Une chape de plomb s’abat sur le pays.

A peine neuf ans plus tard, avec la charte 77, des dissidents, dont Václav Havel, commenceront à se réorganiser. Mais il n’est plus question de socialisme à visage humain, c’est le système qu’ils veulent changer. C’est vingt ans plus tard, à Moscou, que le rêve du Printemps de Prague ressuscitera avec Mikhaïl Gorbatchev.

Relégué à Bratislava et travaillant pour l’office national des forêts local, Dubcek ne sortira de son silence qu’en 1988, pour saluer la perestroïka russe, dans un article envoyé à l’Unità, le quotidien communiste italien. Invité à Bologne quelques mois plus tard, il résume son histoire et sa stratégie personnelle en citant saint François d’Assise : «Mon Dieu donne-moi le courage de changer ce que je peux changer/Donne-moi la force de supporter ce que je ne peux pas changer/Et surtout donne-moi l’intelligence pour différencier l’un de l’autre.»

L’indépendance angolaise

  Révolution toujours, avec cette fois-ci un autre gros morceau de l’Histoire : l’indépendance de l’Angola. Je ne veux pas, sur ce sujet, faire un cours magistral; Il s’est agi avant tout d’une guerre; Présenter des cartes et des dates serait certes instructif, mais moins, ce me semble, que d’étudier les causes profondes de ce conflit qui a – hélas – dégénéré par la suite en gerre civile. C’est malheureusement souvent le cas après qu’un pays colonisé ait accédé à la liberté. La guerre politique succède forcément aux dictatures. Mais c’est une autre histoire…

  J’ai donc voulu rapporter ici un discours particulièrement touchant, et pourtant très simple, d’Agostinho Neto, l’un des chefs de cette révolution, leader du Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola. Les sots se figurent, à ce sujet, que les guérilleros ne sont et n’ont été que des bandits communistes, vivant de rapines et se drapant dans une chimère idéologique; mais les premiers guérilleros, des soldats « populaires » modernes en somme (liés donc de fait à l’invention du fusil), ne sont-ils pas nés dans des contextes PARTICULIEREMENT réels – à savoir ceux du colonialisme ? Lutter contre un dictateur, ou contre un diktat capitaliste, est une chose; lutter contre le racisme et l’exploitation de peuples entiers sous le prétexte qu’ils seraient moins « avancés » que d’autres, n’est plus tant un choix idéologique qu’un ensemble de valeurs humaines. Ce discours le rappelle notamment lorsque Neto fait la distinction entre les « blancs » et les « colons », entre les sympathisants de toute origine et les colons – de toutes origines également. Ironique lorsqu’on sait que, par la suite, c’est bien les questions ethniques parmi la population noire angolaise qui ont fait s’enliser le conflit dans une guerre civile… Ironique, donc. Mais tellement vrai.

 

  Compagnons de lutte !

  Camarades !

  C’est avec une grande joie que je profite de cette occasion qui m’est offerte par les Services Extérieurs « Radio Tanzanie » pour adresser ce message ; message adressé non seulement aux compatriotes angolais et aux camarades du Mouvement Populaire de Libération de l’Angola (MPLA), mais aussi aux braves compagnons de lutte qui, au Mozambique, sous le drapeau du FRELIMO, lèvent bien haut le flambeau de la révolte contre l’occupation coloniale portugaise.

  Unis dans le même combat, les peuples des colonies portugaises, en Guinée Bissao, au Mozambique et en Angola, ont infligé, surtout ces derniers temps, d’innombrables défaites à l’ennemi. Les aires contrôlées par les guérilleros ne cessent de grandir.

  Dans ces zones, une vie nouvelle est en train de se perfectionner et on trouve les voies qui restitueront à nos peuples l’indépendance perdue depuis des siècles et leur dignité, leur juste place dans le monde. C’est pour cela que les Mouvements qui dirigent la lutte dans ces pays dominés encore par le Portugal sont unis et coopèrent étroitement, pour atteindre les objectifs communs, tout en respectant les différences qui existent dans les conditions spécifiques de chaque pays.

  Et c’est certain que, d’une façon générale, notre lutte pour l’indépendance ne s’arrête pas de s’améliorer et de progresser. La coopération entre les actuelles colonies portugaises, dans cette phase et aussi dans l’avenir, autant pour la conquête de l’Indépendance que pour la reconstruction nationale, est et demeurera absolument nécessaire. Heureusement, nous avons déjà une certaine expérience en Afrique après l’indépendance des pays de notre continent qui étaient dominés par l’impérialisme. Et si d’un côté, cette expérience a révélé beaucoup d’aspects positifs, il est évident que d’un autre côté elle a dévoilé des faiblesses, l’une des principales étant la dépendance économique presque générale à l’égard des anciennes métropoles, ce qui ne permet donc pas l’accès à une indépendance complète.

  Cette expérience doit nous amener, nous qui combattons les armes à la main, à envisager des formes d’organisation plus élevées et des moyens plus efficaces pour atteindre notre but : l’Indépendance complète. Le sang répandu par les meilleurs fils de nos Patries, l’effort de chaque guérillero et de chaque homme de nos peuples ne peut ni ne doit être mal dépensé en des formes peu appropriées d’organisation dans le présent et déficientes pour l’administration future.

  Il est nécessaire que le contrôle réel du pays, du point de vue politique, et du point de vue économique ou social, soit complètement entre les mains des peuples qui se sont engagés dans la lutte, et non entre les mains d’une poignée de bureaucrates et ceci soit dit en passant malhonnêtes, qui n’ont pas toujours été ou ne sont pas aujourd’hui sur le terrain de combat.

  Nous devons encore moins permettre que les étrangers continuent d’exploiter nos peuples, que l’impérialisme allonge ses ongles jusqu’à nos pays afin de les soumettre par le biais du néocolonialisme. Nous devons nous battre pour une indépendance complète. Et il n’y a pas de doute, que, pour obtenir une indépendance complète, politique, économique et sociale, pour que nos peuples soient réellement maîtres de leur destin, il faut que nous nous munissions d’instruments appropriés à l’action.

  Dans la phase présente, il est nécessaire que la lutte soit entièrement sous la direction d’un parti indépendant et avec des idéaux bien définis, que ses militants soient disciplinés et qu’ils assimilent totalement la doctrine de leur parti. Il faut que les dirigeants soient honnêtes, modestes, actifs et n’épargnent pas leurs efforts pour bien orienter leur organisation et leur peuple. Il faut qu’ils soient toujours à côté de leur peuple en l’accompagnant dans les souffrances et les sacrifices quotidiens.

  Un des problèmes qui a été le plus débattu ces derniers temps est celui de la présence dans nos territoires de portugais ou de descendants de portugais dont les idéaux coïncident avec les nôtres, dont la vie a aussi été dédiée au combat contre le fascisme au Portugal, qui comprennent et acceptent le droit des peuples des colonies portugaises à devenir indépendants et à se gouverner comme n’importe quel peuple souverain. Dans ce chapitre, nous avons parfois remarqué des réactions négatives de la part de quelques-uns de nos combattants et de nos amis.

  Et ces attitudes négatives ne peuvent que nuire aux succès de notre lutte de libération. Je parle du problème racial. Dans nos pays, nous ne sommes pas en train de faire une guerre raciale. Notre objectif n’est pas de combattre l’homme blanc seulement parce qu’il est blanc. Notre objectif est de combattre ceux qui appuient le régime colonial. Tous ceux qui se présentent dans nos territoires, les mains levées, désarmés, ou désirant donner leur collaboration aux guerilleros, en leur fournissant de la nourriture ou les articles qui manquent dans les brousses, tous ceux qui manifestent le désir de quelque façon que ce soit de ne pas coopérer avec le régime colonial, ne doivent pas être méprisés ou traités en ennemis. Ils constituent une force en notre faveur, de même que, sur le plan international, nous ne cherchons pas seulement l’appui des pays de l’Afrique au Sud du Sahara, ce qu’on appelle l’Afrique Noire, où la peau de leurs habitants est plus foncée, mais nous allons aussi chercher cette aide dans les pays NordAfricains, où les peuples ont la peau claire, et nous allons même plus loin, en Europe, chercher l’aide politique, diplomatique et matérielle de pays où la majorité des populations à la peau blanche et dans d’autres continents où les différences raciales sont plus qu’évidentes.

  Si nous méprisions cette force formidable qui est représentée par les progressistes de tout le monde et par les pays sousdéveloppés, en nous basant sur des différences raciales, nous creuserons notre propre sépulture.

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Ce sera « non », Commandante

  La réforme institutionnelle au Vénézuela, lancée par référendum, a échoué. Certaines de ses mesures me semblaient effectivement trop extrêmes – même si l’information est souvent piégée. « Lutter contre l’autonomie des universités » signifie souvent vouloir avoir la possibilité d’y intégrer des élèves plus défavorisés. Permettre un nombre illimité de mandats présidentiels consécutifs est ambigu; car effectivement, deux mandats consécutifs, est-ce véritablement une  limite à ne jamais franchir ? La question tient donc, surtout, dans la peur d’un caractère « illimité » sanctionné par des élections truquées. Les atteintes à la liberté d’information et les prémisces de failles dans l’application des Droits de l’Homme – en cas d’état d’urgence – ont rempli la piscine des doutes… Et pourtant, cette réforme aurait également pu être bonne, tant sur le plan social que dans des domaines économiques. La concentration des pouvoirs entre les mains d’un homme juste et honnête peut fonctionner, au moins en théorie. Alors ?

  Alors, une chose est sûre, au moins le Vénézuela n’est pas devenu une dictature de gauche dimanche. Ne nous y trompons pas : Malgré le soutien du peuple, la gauche de Chavez n’est pas la droite, même électoralement minoritaire pour l’instant. Le Vénézuela est toujours partiellement une dictature de droite, à travers ses médias, à travers son grand patronat rancunier qui fomente des coups d’état – c’est aussi cela, la dictature ! Aller contre la volonté du peuple, vouloir « le sauver » d’un dirigeant démocratiquement élu.

  La réforme était peut-être nécessaire, pour prolonger la Révolution bolivarienne de Chavez. Mais au moins on ne pourra l’accuser des prochains maux du Vénézuela. En ne « sauvant » précisément peut-être pas le Vénézuela, Chavez a au moins sauvé quelque chose de précieux : sa réputation. Le rejet de la réforme et l’acceptation de son rejet sont la preuve de l’état de démocratie qui règne au Vénézuela. Mais on peut se poser la question : Pourquoi vouloir tout accomplir d’un coup ? Le Parlement vénézuelien est toujours acquis à la cause. Pourquoi ne pas y aller progressivement ?

  C’est qu’au coeur de cette réforme se nichait le fait pour Chavez de pouvoir se représenter aux prochaines échéances. Moins d’1 an après sa réélection, il a glissé ça dans le sandwich législatif. On peut comprendre son geste, on peut même se poser la question d’un troisième mandat consécutif, mais je pense qu’il a fait l’erreur de ne pas vouloir en parler franchement avec son peuple, quitte à isoler cette question de toutes les autres. Un long règne démocratique est une affaire, croyez-le ou non, intime avec un peuple. Les années font s’essouffler les plus éclatantes Révolutions, c’est un phénomène avéré. Pourquoi ne pas prendre le temps de la pédagogie, à expliquer les tenants et les aboutissants économiques au peuple, plutôt que de le culpabiliser s’il rejette un « référendum » ?

  Parfois, une défaite vaut mieux qu’une victoire. Elle peut enseigner un peu d’humilité. A tout vouloir jouer d’un coup, la Révolution bolivarienne s’est exposée à momentanément tout perdre d’un coup. Chavez n’avait jamais échoué jusqu’ici, sur le plan électoral. Le frisson de la défaite, même si elle ne signifie absolument pas une remise en question de sa politique actuelle – c’est un des détails importants, qui différencie ce scrutin des autres échéances de vote – mais plutôt une défiance face à des principes encore jugés « dangereux » lorsqu’ils sont mal utilisés, cette peur-là était peut-être ainsi nécessaire, afin de responsabiliser un peu plus la Révolution bolivarienne.

La Révolution russe de 1917

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  On continue notre petit tour de l’Histoire Révolutionnaire avec cet article également très bon du site www.la-riposte.com , un blog a priori idéologiquement proche du PCF. Je rajoute donc encore le bandeau :

  ATTENTION ! CE TEXTE A ETE ECRIT PAR DES SYMPATHISANTS COMMUNISTES ! IL CONTIENT UNE APOLOGIE DE THESES IDEALISTES !

  Voilà, c’est fait. On peut dire ce qu’on veut des communistes, mais au moins ils font de bons historiens. A cela près que ce texte « oublie » le sort réservé par l’Armée Rouge aux anarchistes et autres bandes libertaires autoproclamées, qui souvent donnaient déjà de bons résultats (C’est un tort de ne penser cette révolution qu’en termes de bolchéviks et de mencheviks).

La révolution russe fut l’un des plus grands événements de l’histoire de l’humanité. Les travailleurs qui, en février 1917, se sont révoltés contre le carnage de la première guerre mondiale, la famine, le chômage et l’exploitation, sont parvenus à renverser la monarchie en l’espace de quelques jours. Huit mois plus tard, pour la première fois de l’histoire – mis à part l’héroïque mais éphémère épisode de la Commune de Paris – la classe ouvrière a pris le pouvoir entre ses mains.

Organisés en « soviets », c’est-à-dire en assemblées de délégués démocratiquement élus et révocables à tout instant, les travailleurs, les soldats et les paysans pauvres ont tenté, dans des circonstances matérielles extrêmement difficiles, d’ériger une société entièrement nouvelle. A la place du despotisme tsariste, ils ont jeté les bases d’une société socialiste. Ils ont lancé un appel aux exploités du monde entier pour qu’ils suivent leur exemple. L’histoire de leur lutte mérite d’être connue et étudiée par tous les travailleurs du monde, car c’est une preuve concrète de la possibilité d’en finir avec le capitalisme ainsi que du potentiel révolutionnaire de notre classe.

La révolution a éclaté au cours de la première guerre mondiale, qui en fut la cause immédiate. Le massacre insensé dans les tranchées, conjugué à une grave crise économique, infligeait des souffrances insupportables aux soldats, aux travailleurs et aux paysans de l’Empire tsariste. Dans les villes comme dans les campagnes, la misère s’aggravait, cependant que l’opulence et la corruption régnaient à la Cour Impériale, dans l’aristocratie et la classe capitaliste. A Petrograd, à la fin de 1916, il n’y avait plus de viande et presque plus de farine. Une cinquantaine d’usines avaient fermé leurs portes faute de fuel ou d’électricité.

Depuis le début de l’année 1917, Petrograd était au bord de la révolte. Le 9 janvier [1], à l’occasion du 12ème anniversaire de la révolution de 1905, le nombre de grévistes, à Petrograd, s’élevait à 145 000, soit près d’un tiers de la classe ouvrière de la capitale. Au milieu du mois de février, une manifestation impressionnante de grévistes défilait le long de la perspective Nevsky, scandant « Non à la guerre ! » et « A bas le gouvernement et le Tsar ! ».

Le début de la révolution peut être daté du 23 février 1917, qui était la journée internationale des femmes. Les rassemblements de femmes se sont transformés en manifestations. Elles protestaient contre le manque de pain et contre la guerre. Les femmes passaient d’usine en usine, exhortant les travailleurs à se mettre en grève. 130 000 grévistes répondirent à leur appel. Le 24, la police a ouvert le feu à différents endroits, mais les foules dispersées se regroupaient aussitôt. Le 25, à Petrograd, la grève était générale. Le 26, sur ordre direct du Tsar (« Nicolas le Sanglant »), la police a de nouveau tiré sur les manifestants, mais les soldats du régiment Pavlovsk, ayant reçu l’ordre de faire feu sur les ouvriers, ont tourné leurs armes contre la police. Le rapport de forces basculait en faveur des grévistes. Les soldats rallièrent en masse la cause révolutionnaire. La ville était en pleine insurrection.

Le général Ivanov a adressé une série de questions écrites au général Khabalov, qui était chargé de mener la répression. Les réponses de ce dernier résument assez bien la situation dans la capitale après trois jours de lutte :

Ivanov : Combien de soldats sont à vos ordres, et combien se rebellent ?

Khabalov : Je dispose de [...] quatre compagnies de la Garde, de cinq escadrons de cavalerie et de cosaques, et de deux postes d’artillerie. Le reste de la troupe est passé du côté des révolutionnaires, ou, de connivence avec eux, se déclare neutre. Des soldats se déplacent dans les quartiers [...] et désarment les officiers.

Ivanov : Dans quels quartiers l’ordre est-il maintenu ?

Khabalov : La ville toute entière est entre les mains des révolutionnaires. Le téléphone ne marche pas. Il n’y pas de communication possible entre les différents quartiers.

Ivanov : Quelle autorité gouverne la ville ?

Khabalov : Je ne saurais répondre à cette question.

Ivanov : Les ministères fonctionnent-ils ?

Khabalov : Les ministres ont été arrêtés par les révolutionnaires.

Ivanov : Quelles unités de police sont à votre disposition actuellement ?

Khabalov : Aucune.

Aucun parti n’a dirigé la révolution de février. Le mouvement de masse a trouvé ses dirigeants parmi les éléments les plus courageux et les plus fiables du mouvement ouvrier. Bon nombre de ces militants se considéraient certainement comme « bolcheviks », la tendance révolutionnaire du mouvement social-démocrate russe. Mais en tant que structure organisée, cette tendance n’a joué aucun rôle dirigeant dans les événements. A vrai dire, l’essor du mouvement révolutionnaire a pris de vitesse les dirigeants bolcheviks de la capitale.

Les « soviets », qui avaient surgi lors de la révolution de 1905, firent à nouveau leur apparition. De par sa nature même, une révolution soulève une masse immense d’hommes et de femmes qui entrent soudainement et pour la toute première fois dans l’arène où se joue leurs destinées, sans y être préparés. Ce n’est qu’au prix de chocs, de défaites et de déceptions que cette masse insurgée parvient à élever sa conscience politique à la hauteur de ses tâches historiques – dont elle n’est, au commencement, qu’un agent inconscient ou semi-conscient. La guerre avait conféré à l’armée, et donc aux masses paysannes qui formaient le gros de ses effectifs, le rôle déterminant dans la vie des soviets. Les soldats-paysans ont choisi comme députés au soviet les officiers et les intellectuels qui, leur semblaient-ils, « s’y connaissaient » en politique. Le poids de l’armée réduisait d’autant celui des représentants éprouvés du mouvement ouvrier au profit d’éléments petit-bourgeois – avocats, médecins, journalistes, etc. Ceux-ci n’avaient jusqu’alors ni acquis ni souhaité acquérir la moindre expérience de la lutte, mais se sont néanmoins trouvés brusquement projetés aux avant-postes d’un puissant mouvement révolutionnaire. L’idéologie amorphe de ces « dirigeants » correspondait aux formules vaguement « démocratiques » et « humanitaires » du Parti Socialiste-Révolutionnaire et de l’aile modérée du Parti Social-Démocrate (les « mencheviks »). Par conséquent, ce sont ces derniers courants qui, dans la foulée de la révolution de février, composaient la grande majorité du Comité Exécutif du « Soviet des députés des travailleurs, des soldats et des paysans ».

Quant aux bolcheviks, bien qu’ils occupaient, en 1914, la première place au sein du mouvement ouvrier de la capitale, leur influence et leur implantation organisationnelle avaient été énormément réduites depuis le début de la guerre, sous l’impact de la répression et de la vague patriotique qui accompagnèrent les premiers mois de guerre. En outre, la marginalisation du parti de Lénine avait été aggravée par la volonté des travailleurs qui se reconnaissaient en lui de se rapprocher le plus possible des députés issus de l’armée et de la paysannerie. Ils craignaient une rupture entre le mouvement ouvrier et la paysannerie, laquelle rupture, pensaient-ils, avait été l’une des causes de la défaite de 1905.

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Une histoire de la Commune

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Communards fusillés par les Versaillais

  Profitons un instant de ce que le monde se barre méchamment en sucette, pour nous intéresser à quelques moments de l’Histoire, où la Révolution a pu – au moins momentanément – triompher sur les dictatures, et tenter d’établir un système plus juste et plus démocratique.

  La Commune insurrectionnelle de Paris… En voilà, un gros morceau d’Histoire. J’ai préparé depuis un petit temps un article à son sujet, mais force est de constater que celui que j’ai pu dénicher sur www.la-riposte.com me semble très complet et chronologiquement parfait. Je n’aurais donc à y ajouter que quelques réflexions personnelles.

  D’abord, ce texte est partisan, et a été élaboré par une structure journalistique proche du PCF, non en tant qu’organisation, mais sur le plan idéologique. Vous voici donc prévenus. Ensuite, on pourrait sommairement résumer la tragédie de la Commune dans ses bien trop bonnes intentions. Ne pas attaquer l’ennemi, le laisser se réarmer, ne pas toucher à la trésorerie pour passer son temps à refaire le monde, ne pas même composer de défense efficace afin de tenir, en bref, se couvrir uniquement d’un pacifisme démocratique, a été d’une naïveté effroyable. C’est pourtant ces quelques semaines et mois (en comptant depuis ses prémisces) d’inconscience collective qui nous intéressent. Car, pour une fois, même si elle a été provisoire, la victoire révolutionnaire de la Commune n’a pas été trahie une fois portée au « pouvoir »; c’est bien cela qui, sans doute, rend peut-être cette page de notre Histoire la plus subversive que nous ayons, car la Commune a existé, a fonctionné, a apporté du bonheur aux citoyens français – même dans un état de siège et de presque-famine ! – et elle l’a fait avec tant de brio (isolation par rapport à la Province exceptée) que seule l’exécution sommaire de tous ses acteurs, et le bannissement encore actuel de cet épisode de notre Histoire, a pu faire taire ses rêves de « République universelle ». 

 

La Commune de 1871 fut l’un des plus grands épisodes de l’histoire de la classe ouvrière française. Au cours d’un mouvement révolutionnaire d’une portée jusqu’alors inconnue, l’Etat capitaliste a été remplacé par les organes de gouvernement des travailleurs. Les travailleurs parisiens ont tenu le pouvoir pendant dix semaines, entre le soulèvement du 18 mars et la défaite sanglante de la dernière semaine de mai. Dans des circonstances extrêmement difficiles, ils se sont efforcés de mettre un terme à l’exploitation, à l’oppression, et de réorganiser la société sur des bases entièrement nouvelles. Les leçons de ces événements sont d’une importance fondamentale pour le mouvement ouvrier contemporain et pour tous ceux qui, en France ou ailleurs, aspirent à changer la société.

Vingt ans avant les événements de la Commune, le coup d’Etat militaire du 2 décembre 1851 avait amené Napoléon III au pouvoir, suite à l’échec du soulèvement de juin 1848. Au début, le nouveau régime bonapartiste semblait inébranlable. Les travailleurs ont été battus et leurs organisations mises hors la loi. Pourtant, vers la fin des années 1860, l’épuisement de la croissance économique, les répercussions des guerres (en Italie, en Crimée, au Mexique) et la résurgence du mouvement ouvrier ont sérieusement affaibli le régime impérial. Il était devenu clair que seule une nouvelle guerre – et une victoire rapide – pourrait retarder son effondrement. En juillet 1870, Napoléon III déclare la guerre à la Prusse, alors dirigée par Bismarck. L’Empereur prétendait que la guerre apporterait à la France des gains territoriaux, affaiblirait ses rivaux et mettrait fin à la crise de la finance et de l’industrie.

Il arrive souvent que la guerre mène à la révolution. Ce n’est pas accidentel. La guerre arrache subitement les peuples à la routine de leur existence quotidienne et les jettent violemment dans l’arène des grandes actions historiques. La vaste majorité de la population examine beaucoup plus attentivement qu’en période de paix le comportement des chefs d’Etat, des généraux et des politiciens. C’est particulièrement vrai en cas de défaite. Or, la tentative d’invasion de l’Allemagne par Napoléon III s’est soldée par un échec rapide et déshonorant. Le 2 septembre, près de Sedan, l’Empereur a été arrêté par l’armée de Bismarck, en même temps que 75 000 soldats. A Paris, des manifestations massives remplissaient les boulevards de la capitale, réclamant le renversement de l’Empire et la proclamation d’une république démocratique.

L’opposition républicaine « modérée » était terrifiée par ce mouvement, mais fut néanmoins forcée, le 4 septembre, de proclamer la république. Un « Gouvernement de Défense Nationale » fut installé, dans lequel le personnage clé était le général Trochu. Jules Favre, un représentant typique du républicanisme capitaliste, et qui faisait également parti du gouvernement, déclarait pompeusement que « pas un pouce de terrain et pas une pierre de nos forteresses » ne serait cédé aux Prussiens. Les troupes allemandes encerclèrent rapidement Paris et placèrent la ville en état de siège. Dans un premier temps, la classe ouvrière parisienne accorda son soutien au nouveau gouvernement, au nom de « l’unité » contre l’ennemi étranger. Mais le cours ultérieur des événements brisa rapidement cette unité et fit apparaître au grand jour les intérêts de classe contradictoire qu’elle recouvrait.

Malgré ses déclarations publiques, le Gouvernement de Défense Nationale ne croyait pas qu’il était possible, ni même désirable, de défendre Paris. En dehors de l’armée régulière, une milice forte de 200 000 hommes, la Garde Nationale, se déclara prête à défendre la ville. Mais ces travailleurs armés à l’intérieur de Paris constituaient une menace bien plus grande pour les intérêts des capitalistes français que l’armée étrangère aux portes de la cité. Le gouvernement décida qu’il était préférable de capituler dès que possible devant Bismarck. Cependant, étant donné l’esprit combatif des travailleurs parisiens organisés dans la Garde Nationale, il était impossible pour le gouvernement de déclarer ses intentions publiquement. Trochu comptait sur les effets économiques et sociaux du siège pour refroidir la résistance des travailleurs parisiens. Il devait gagner du temps. Tout en se déclarant favorable à la défense de Paris, le gouvernement engagea des négociations secrètes avec Bismarck.

Les semaines passant, la méfiance et l’hostilité des travailleurs envers le gouvernement augmentaient. Des rumeurs persistantes se répandirent au sujet des négociations avec Bismarck. Le 8 octobre, la chute de Metz provoqua une nouvelle manifestation de masse. Le 31 octobre, plusieurs contingents de la Garde Nationale, conduits par Flourens, le courageux commandant du bataillon de Belleville, attaquèrent et occupèrent temporairement l’Hôtel de Ville. A ce stade, cependant, la majorité des travailleurs n’était pas encore prête à agir de manière décisive contre le gouvernement. Isolée, l’insurrection s’est rapidement essoufflée. Blanqui s’est enfui et Flourens a été emprisonné.

Dans Paris, la famine et la pauvreté provoquées par le siège avaient des conséquences désastreuses, et l’urgence de briser ce siège se faisait sentir toujours plus vivement. Après l’échec de la sortie en direction du village de Buzenval, le 19 janvier 1871, Trochu, complètement discrédité, n’eut d’autre choix que de démissionner. Il fut remplacé par Vinoy, qui, déclara immédiatement que les Parisiens ne devaient se faire « aucune illusion » sur la possibilité de vaincre les Prussiens. Il était devenu clair que le gouvernement comptait capituler. Les clubs politiques et les comités de vigilance appelèrent les gardes nationaux à s’armer et à marcher sur l’Hôtel de Ville. D’autres détachements se rendirent aux prisons pour chercher et libérer Flourens. Sous la pression croissante de la population, la classe moyenne démocrate de l’Alliance Républicaine réclama un « gouvernement populaire » pour organiser une résistance effective contre les Prussiens. Mais lorsque les gardes nationaux arrivèrent devant l’Hôtel de Ville, le 22 janvier, un dénommé Chaudry, représentant le gouvernement, a violemment crié sa colère contre les délégués de l’Alliance. Il n’en fallait pas plus pour convaincre les républicains de se disperser immédiatement. Les gardes bretons chargés de défendre le gouvernement ont ouvert le feu sur les gardes nationaux et sur les manifestants qui tentaient de s’opposer à la trahison des républicains. Les gardes nationaux ont tiré quelques salves à leur tour, mais ont dû finalement se replier.

A la suite de ce premier conflit armé avec le gouvernement, le mouvement populaire s’est temporairement affaibli. Le républicanisme petit-bourgeois, représenté par l’Alliance Républicaine, s’était montré complètement incapable de faire face à la résistance de la classe dominante. Il ne pouvait plus, par conséquent, prétendre à un quelconque rôle dirigeant. L’accalmie apparente a renforcé la confiance du Gouvernement de Défense Nationale. Le 27 janvier 1871, il procéda à la capitulation qu’il avait secrètement préparée depuis le début du siège.

Dans la France rurale, l’immense majorité de la paysannerie était en faveur de la paix. Aux élections de l’Assemblée Nationale, en février, les votes de la paysannerie donnèrent une majorité écrasante aux candidats monarchistes et conservateurs. La nouvelle Assemblée a nommé Adolphe Thiers – un réactionnaire endurci – à la tête du gouvernement. Un conflit entre Paris et l’Assemblée « rurale » était désormais inévitable. Le danger contre-révolutionnaire, en relevant la tête, a donnée une nouvelle et puissante impulsion à la révolution parisienne. Les soldats prussiens devaient bientôt entrer dans la capitale. L’accalmie du mouvement fit place à une nouvelle et bien plus puissante vague de protestation. Des manifestations armées de la Garde Nationale se multipliaient, massivement soutenues par les travailleurs et par les couches les plus pauvres et affamées de la population parisienne. Les travailleurs en armes dénoncèrent Thiers et les monarchistes comme des traîtres et en appelèrent à la « guerre à outrance » pour la défense de la république. Les événements du 31 octobre et du 22 janvier avaient été une anticipation de cette nouvelle flambée révolutionnaire. Mais cette fois-ci, les éléments les plus révolutionnaires n’étaient plus isolés. L’ensemble de la classe ouvrière parisienne était en pleine révolte.

L’Assemblée Nationale réactionnaire provoquait constamment les Parisiens, les décrivant comme des égorgeurs et des criminels. Le siège avait mis de nombreux travailleurs au chômage, et les indemnités versées aux gardes nationaux étaient tout ce qui les séparait de la famine. Le gouvernement a supprimé les indemnités payées à chaque garde qui ne pouvait prouver qu’il était incapable de travailler. Il décréta également que les arriérés de loyer et toutes les créances devaient être réglés dans les 48 heures. Ceci menaçait tous les petits entrepreneurs de banqueroute immédiate. Paris a été privé de son statut de capitale de France en faveur de Versailles. Ces mesures, et bien d’autres encore, frappèrent de plein fouet les sections les plus pauvres de la société, mais aboutirent aussi à une radicalisation des classes moyennes parisiennes, dont le seul espoir de salut résidait désormais dans le renversement révolutionnaire de Thiers et de l’Assemblée Nationale.

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Mère Thérésa

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  Continuons avec les grandes figures de l’aide humanitaire. Le christianisme peut-il être révolutionnaire ? La vie de Mère Thérésa peut servir à illustrer cette grande question. Icône positive, vision de l’être désintéressé qui n’a pas eu peur d’ « affronter la misère » pendant des décennies, au milieu des bidonvilles de Calcutta, mais religieuse tout de même… Quel bilan peut-on tirer, en dehors d’une auréole bien pratique pour figurer dans notre Histoire universelle, de l’action humanitaire de Mère Thérésa ? Peut-on voir sa quête comme du prosélytisme ? Qui combattait-elle d’abord, la pauvreté ou le manque de foi chrétienne ?

  Commençons ainsi, avant de nous interroger sur la personne humaine, par nous intéresser à la religion. Le christianisme peut-il être révolutionnaire ? Les protestants l’ont-ils été ? Oui, assurément. De même que, et c’est peu connu, une bonne part du clergé lors de notre première Révolution. L’exemple récent de la Birmanie prouve qu’un clergé n’est pas nécessairement aligné sur le pouvoir en place. Vient la question de la doctrine ; oui, le christianisme porte des « valeurs » d’amour et de générosité, et tend donc naturellement plus vers le confort du peuple que vers sa misère. En théorie. Mais la mission de Mère Thérésa était-elle pour autant réellement « révolutionnaire » ? Elle n’a évidemment pas fait de coup d’état en Inde, mais d’un point de vue humanitaire, son œuvre a-t-elle marqué un tournant ? A sa mort, plus de quatre mille « Sœurs de Charité » peuplent les 610 communautés réparties dans 123 pays. Les « foyers pour miséreux » dispensent peu de soins, de même que les « foyers pour agonisants », qui sont parfois dans des états hygiéniques déplorables. La religieuse a vu l’un de ses miracles officiellement reconnu par le Vatican – et dénié par la médecine. La foi évangélique, en Inde, a progressé.

  Une fraude, « Mère Thérésa » ? Eh bien, si on va par là, nous sommes tous des fraudes, quelque part. Jusqu’à preuve du contraire, Dieu n’envoie pas encore des esprits purs pour sauver l’humanité; c’est une possibilité, mais non avérée encore par l’Histoire. Prenons-en donc le parti pour penser qu’en premier lieu, quiconque veut libérer le monde de la misère est déjà, quelque part, un charlatan. L’action des Sœurs de Charité, par-delà le prosélytisme, a-t-elle été positive ? Il semblerait, eu égard au moins à la situation initiale, dramatique. C’est cet aspect qu’on pourra toujours condamner, il me semble, dans l’humanitaire « religieux » : Les missionnaires ne s’occupent que des situations extrêmes de pauvreté, dans des « bidonvilles ». C’est une remarque qui vaut aussi pour l’Afrique; ce faisant, ils entérinent l’image d’un pays « pauvre », et en profitent pour passer facilement pour des héros. C’est la cruauté et l’intérêt de l’image et du contraste. Pour parler clair, si l’Inde avait relevé la tête d’un point de vue social et économique, cela n’aurait pas fait les affaires des Sœurs de Charité.

  Et Mère Thérésa, dans tout ça ? Comme tout bon gourou qui se respecte, elle a eu une vision divine. Comme toute religieuse ultrapuritaine, elle a combattu l’avortement et le divorce, souvent farouchement –  tel lors de la réception de son Nobel de la Paix, lorsqu’elle a déclaré que l’avortement était un autre type de guerre. En creusant de ce côté-là, on trouve des amitiés avec au moins deux dictateurs d’extrême-droite, l’un dont elle a fleuri la tombe, lançant une polémique de plus. Et puis, il ne faut surtout pas oublier que les Sœurs de Charité ont été financées par des dons – et qu’on en sait peu, finalement, sur les comptes de l’organisation.

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Le Che

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  Tiens ! En voici un autre, de ces indéboulonnables du passé, dignes de figurer au panthéon des figures connues, aux côtés de Gandhi, de Charlemagne et de Staline. Hasard amusant, les 40 années de la mort de Che Guevara tombent juste après que j’aie écrit une pièce sur le monsieur. Comme quoi, hein… Je suis donc tout chaud au niveau de la documentation, fin prêt pour batailler et débattre sur la réalité des actes du célèbre rebelle.

  Alors, ange ou démon ? J’aurais tendance à mitiger, en bref à éluder cette question fatidique… Incontestablement, Che Guevara a été brutal et cruel ; il aussi essayé, sincèrement, de changer le monde pour en faire une utopie communiste et solidaire.

  Evidemment, il s’est planté. Il suffit de regarder autour de soi  pour s’en convaincre ; les victoires passagères que connurent les luttes du Che suffirent néanmoins à l’illustrer dans la légende. Castro et Che Guevara ont bel et bien fait chuter Batista, le dictateur cubain, pour établir un nouveau régime. Puis, notre ami le Che, se sentant pousser des ailes, a essayé de faire basculer toute l’Afrique d’abord, puis une bonne partie de l’Amérique du Sud, en établissant des avant-postes de la Révolution… qui se sont fait écraser par les troupes « capitalistes » – et abandonner par le camp « communiste », Castro en tête.

  Pas facile, comme histoire, donc… on pourrait en brosser un tableau très sombre : la révolution cubaine a engendré de nombreuses morts, puis des pénuries. Le travail forcé a été utilisé pour développer l’industrie du sucre, auparavant dénoncée par les rebelles pour sa pénibilité ; les filières telles que l’artisanat ont été sacrifiées pour une politique économique qui a terminé en eau de boudin, entre les mauvais résultats et l’oppression des travailleurs. Et tout ça pour flamber inutilement devant l’URSS… La dévaluation de la monnaie a abouti à une double circulation de l’argent, qui empêche encore les cubains de quitter leur île. La liberté de la presse (qui existait sous Batista) a été sabrée au profit de l’appareil communiste le plus classique ; de très nombreux opposants ont été emprisonnés ; les « bourgeois » s’en sont pris plein les dents, et depuis que Castro est au pouvoir, il n’y a plus eu d’élections.

  On pourrait également, pour faire juste mesure, glisser un pied dans l’optimisme béat des ultragauchistes : Che Guevara était un médecin qui se préoccupait du peuple, et qui a véritablement tenté d’instaurer un « communisme commercial » qui aurait permis aux peuples « sous-développés » d’échanger leurs ressources afin de favoriser l’intérêt général – en contradiction avec la doctrine de l’URSS, qui avait alors rétabli un marché quasiment identique à celui des « capitalistes ». Les avancées en matières sociales, éducation en tête (forte lutte contre l’illéttrisme), sont indéniables, l’alimentation et l’emploi étant mieux redistribués à présent à Cuba. On pourra citer l’engagement courageux d’Ernesto Guevara, le fait qu’il n’ait pas essayé de retirer de l’argent de ses luttes (incorruptible), saluer son extrémisme humaniste, pleurer sa naïveté et maudire ceux qui l’ont fait exécuter, en pleine jungle.

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La fameuse lettre de Guy Môquet

  Franchement, Sarkozy parviendrait presque à me dégoûter de cette belle leçon d’humanisme qu’a donné ce pauvre résistant, à dix-sept ans. En ne retenant que le pathos, en sortant des énormités comme « il a été fusillé par les allemands » ( n’impoooorte quoi… ), en obérant complètement tous les tenants et les aboutissants de cette affaire, c’est du négationnisme éhonté que pratique le monsieur.

   Et encore, négationnisme, le terme est faible… Au fond, le sens importe peu. Ce n’est que du pillage. Ce gamin qui savait que sa mort servirait sa cause, et qui s’est finalement écroulé en plein champ, fusillé inconscient, tout ça pour venger la mort d’un officier allemand tué par des résistants, méritait-il qu’on utilise son nom et ses ultimes pensées pour encourager une équipe de rugby, un demi-siècle plus tard ? Et puis même, ceux qui n’ont pas eu la chance d’être aussi jeunes que lui, valaient-ils qu’on les oublie ? Qu’on oublie même l’inutilité de leur mort, en tant que communistes, « pour épargner des bons français » ?

  Bref, en faisant pleurer dans les chaumières avec cette lettre, Sarkozy signe une bouffonnerie, une farce qu’il vaudrait mieux qu’il laisse tomber, à présent. Car ces épanchements hypocrites sont loin, bien loin d’être « dignes de ceux qui vont mourir », pour ceux qui sont restés.

  Je ne diffuserais donc pas ici cette lettre, car pour la comprendre, il faut connaître un minimum le contexte. Wikipédia est très bien pour ça, au pif. Petit communiste, si tu nous regardes, ne t’inquiète pas. Certains, j’en suis sûr, au-delà de ta statue, verront la simple humanité dont tu as fait preuve.

Coluche italien (version musclée)

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  Je me suis trouvé un autre héros… pour le coup, j’aimerais bien être italien. Je m’en voudrais toujours d’avoir raté le « Vaffanculo Day », pour une fois qu’une révolution marrante et constructive éclate en Europe. Premier acte d’une future révolte plus globale ? Si seulement… Voici donc un article de Libé, qui détaille assez bien l’évènement, avec plein de liens. Enjoy !

  Le comique s’est effacé derrière le politique. Beppe Grillo ne veut plus seulement faire rire les Italiens qui applaudissaient il y a encore quelques semaines ses spectacles dénonçant les scandales financiers et politiques en vogue dans la péninsule italienne. Il les appelle à descendre samedi sur les places d’Italie pour «manifester pacifiquement» leur volonté de voir un changement de classe politique. L’humoriste de 59 ans a pris la tête d’une incroyable croisade à l’aide de son blog anglo-italien, l’un des plus consultés d’Italie.

   Ce samedi 8 septembre, Beppe Grillo l’a dénommé le «Vaffanculoday», le «jour du va te faire foutre». L’intitulé ne fait pas dans la finesse mais il est «libératoire et permet de dire basta!», se justifie Grillo. Le V-day vise à «désinfecter le Parlement». Le ton est donné, la véhémence, sinon les accents populistes, sont de rigueur. «La guerre dans laquelle je me suis investi n’est pas tant contre la politique que contre la classe politique italienne qu’il faut abolir et repenser», assène Grillo.

  Le message a l’air de séduire. Et surfe sur un certain rejet d’une classe politique déconnectée du quotidien des Italiens, comme en témoigne le succès du livre La Casta de Sergio Rizzo et Gian Antonio Stella. Près de 200 villes transalpines se mobilisent samedi pour ce V-day, une vingtaine de communautés italiennes à l’étranger ont organisé des rassemblements, près de 200.000 personnes se sont inscrites sur le blog de la manifestation. Un hymne officiel (voir le vidéo-clip ci-dessus) a été créé, sans compter les nombreuses initiatives locales, les affiches, les photos et les vidéos improvisées avec le symbole du V, première lettre des mots vengeance et victoire (vendetta e vittoria).

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Il est interdit d’interdire d’interdire

  Je relaye ici un excellent article, à la fois instructif et plein de coeur, de Thierry Pelletier, dont le blog ( la France de Toutenbas ) a été rajouté à ce blog :

 

Il a fallu une centaine de gendarmes et un gros bulldozer pour mettre fin aux détestables agissements d’une poignée d’anarchistes qui complotait au renversement de notre démocratie depuis leur repaire de la Picharlerie (voir Libé du 13 août).
Après avoir restauré cette ancienne cache à résistants, détruite et inoccupée depuis plus de trente ans, ils espéraient embrigader les esprits fragiles autour de plâtrées de spaghetti-courgettes, au moyen de projections de films sataniques sur Lip et l’autogestion.

C’est dans le même élan de salubrité publique que le GIPN est intervenu, avec «fermeté et humanité», pour mettre fin aux funestes activités des agités du squat La Razzia à Marseille. C’est bien triste tout ça, mais, dura lex sed lex, la propriété privée c’est sacré, polope, pas touche !


Ben non, pipeau, la propriété privée, c’est sacré pour les rupins, les purotins peuvent, quant à eux, se brosser.

Dans les Pyrénées-Orientales, une charte de bonne conduite a été mise en œuvre par la préfecture (téléchargement charte cabanisation.pdf) pour lutter contre la cabanisation.
Fini le temps ou des pègreleux pouvaient, par choix ou poussés par la nécessité, acheter un bout de terrain et se démerder tranquillement, bien planqués dans leur caravane ou leur cabane de moins de vingt mètres carrés. Motifs invoqués, des enjeux financiers ou touristiques, et colossale tartufferie, écologiques.

Les hélicos tournent donc au dessus des yourtes de Los Masos, vers Prades, et d’étranges civils pénètrent sans autorisation sur les propriétés pour y prendre des photos. Des démolitions ont été ordonnées et exécutées, pendant que d’immondes bouses pharaoniques continuent de s’édifier un peu partout avec  bénédiction des pouvoirs publics. Les joyeux babas se sont organisés au sein de l’Halèm et ont envoyé leurs propositions (téléchargement manifeste.pdf) aux autorités qui s’en tamponnent allègrement.

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La Tour

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  Encore un post en roue libre, mais qui me trotte dans la tête depuis un sacré bout de temps…

  Notre célèbre Tour Eiffel, nous est devenue si usuelle, qu’on n’y fait peut-être plus attention… Rappelons-nous pourtant qu’à son époque, elle a soulevé de nombreuses controverses, éteintes aujourd’hui… vraiment ?

  Et si ce bâtiment était, finalement, moins mutique qu’il n’y parait ? S’il exprimait vraiment une part de notre identité française – peut-être pas la meilleure, d’ailleurs ?

  Oui, la Tour est française, et sa nomination, en premier lieu, dénote d’une évidente banalité. Passons. Sa forme est intrinsèquement plus intéressante : la Tour Eiffel est un défi technologique, un gigantesque arbre nu de métal, pointé vers le ciel ; une Tour de Babel moderne, en quelque sorte. Son squelette apparent semble dire : Pas besoin de fioritures, pas besoin de marbre ou de décorations – je suis imposante, et je vous emmerde.

  On avait prévu de la détruire, à l’origine ; ce qui prouve bien à quel point nos ingénieurs pouvaient être prétentieux – vouloir bâtir une Tour de plus de 300 mètres de haut, pour la supprimer quelques mois plus tard ? Heureusement, notre paresse a bien fait son œuvre, puisqu’aujourd’hui l’œuvre « temporaire » est quasiment devenue l’image même de notre pays.

  Arbitraire ? Peut-être pas. Quelle est sa fonction, au fond ? On a collé une antenne, plus tard, à son sommet. La belle affaire. Comme si on avait besoin d’un tel mastodonte pour diffuser des ondes radio. Alors ? Que représente la Tour Eiffel ?

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Portrait d’un tueur d’Etat

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  Aujourd’hui, dans notre rubrique « Histoire Révolutionnaire », nous allons étudier un contre-exemple : celui du mercenaire Bob Denard, dit « Chien de guerre » (puisqu’il faut sacrifier à la tradition des surnoms…), qui a récemment été jugé, et condamné à un an de prison ferme, pour certains de ses actes (maintenant qu’il approche des 80 ans…).

  A l’origine, j’avoue ne pas être du tout fasciné par cet univers des tueurs à gages qui bossent pour le compte d’un Etat – encore plus pour le nôtre, qui n’a rien à envier aux USA en matière d’espionnage et d’ingérence – mais force est de constater que, s’il fallait n’en retenir qu’un, ce serait lui. Le « CV » de ce mercenaire est aussi impressionnant que dénotant d’une absence totale de scrupules : Zimbabwe, Nigéria, Bénin, Gabon, Angola, Zaïre… il a sillonné le monde au gré de presque un demi-siècle  d’engagement militaire officieux, oeuvrant avec quelques centaines d’hommes pour renverser des régimes (souvent démocratiques et/ou communistes) et coller à la place ce qu’on lui a demandé de coller (dictateur islamiste sanguinaire, par exemple). Son expérience a dépassé les frontières de l’Afrique, puisqu’on trouve également sa trace en Iran ; c’est pourtant sur le continent noir ou plutôt sur son rivage, qu’on trouvera le point d’orgue de l’histoire de feu et de sang de Bob Denard : Les îles Comores.

  Et là, c’est le festival. Je ne trouve pas d’autre mot. Cinq coups d’Etat réussis ! Il faut s’y arrêter, pour en saisir la portée : Alors qu’à peine un homme sur des millions réussit à accéder à la fonction suprême, Bob Denard a eu le pouvoir, rien que sur ces îles, de changer au moins cinq fois l’Histoire. Pour le meilleur, ou pour le pire ? A sa décharge, postulons que, d’une part, les Comores ne sont pas des terres très démocratiques (encore qu’il n’y ait pas de fatalité, à mon humble avis), et d’autre part qu’il n’a fait qu’ « exécuter les ordres », comme on dit (et en exceptant les quelques centaines de millions de francs qu’il a accumulé). Cette saga laisse tout de même entrevoir de sacrées leçons démocratiques : A l’origine, on trouve une indépendance proclamée de manière isolée (les autres îles environnantes l’ont refusé) par Ahmed Abdallah, le 6 juillet 1975, créant la République Fédérale Islamique des Comores.

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Ardachir 2

  Je profite de cette section sur l’Histoire Révolutionnaire pour faire part d’une découverte historique que j’ai faite, en m’intéressant à l’Histoire Perse. Cette mise en lumière permettra peut-être de comprendre le caractère arbitraire de l’Histoire.

  Voici donc l’Histoire d’Ardachir II Le Bienfaiteur, qui régna de 385 à 389 sur le plus grand empire de son époque.

  Et voilà, c’est fini, vous connaissez toute l’Histoire. On ne dispose simplement pas d’informations supplémentaires sur cet empereur, qui a régné le temps d’un de nos mandats présidentiels actuels (en gros), et aura réussi à se faire surnommer « Le Bienfaiteur ». Sur des tyrans comme Sappor Ier, les historiens disposent de bibliothèques entières de documents (et si peu qui décrivent sa technique pour conserver les prisonniers de guerre : leur faire passer des cordes à travers leurs épaules trouées). Mais qu’un roi, empereur ou quoique ce soit décide de satisfaire son peuple, et bizarrement il meurt très vite, et on l’oublie. Tout le monde connaît Dracula. Qui connait Louis Napoléon, le roi réformateur de Hollande ?

  Qui s’intéresse à Ardachir II ? Après tout, qu’est-ce qu’un empereur perse d’il y a mille sept cent ans peut avoir en commun avec nos problèmes ?

  En tout cas, grâce à « l’Histoire », ami lecteur, nous ne le saurons jamais.  

Liberté de la presse (ou plutôt le contraire) – 1789

  Continuons notre (pour l’instant petit, certes) tour d’horizon de notre Histoire révolutionnaire. J’ai souvent pensé que la démocratie n’était pas une question de vote, mais avant tout de vérité; la liberté de la presse y est donc, en théorie (parce que les gens s’informent peu en pratique), la notion fondamentale; elle n’est qu’une transposition du fait que les députés eux-mêmes puissent s’exprimer (sans qu’on leur tranche la tête ou qu’on les bâillonne).

  Dénier au peuple ce droit, c’est fatalement créer de l’élitisme chez ceux qui en sont pourvus. Mirabeau l’exprime magnifiquement dans ce discours qui, pour autant qu’il a été écrit en 1789, achèvera de dessiller ceux qui ont cru que même cette révolution initiale avait « mis à bas un système despotique »; Perdu; le despotisme survivra hélas tant qu’il y aura des intérêts financiers, et que le peuple sera assez bête pour ne pas les surveiller de plus près. Si l’on devait poser une équation, mettons que la corruption, par nature, tentera toujours de déformer la vérité.

  Enfin, je n’ai pas le talent de l’ami Mirabeau (dont je vous conseille de connaître l’histoire personnelle, très instructive), alors sans plus tarder, voici ce fameux discours :

   (Bon, pour expliciter un peu en guise d’introduction, Mirabeau est touché personnellement par la censure pour avoir, en tant que député, publié des comptes-rendus et des ordres du jour de l’Assemblée Constituante dans son journal)

  Messieurs,

  Nommé votre représentant aux États généraux, je vous dois un compte particulier de tout ce qui est relatif aux affaires publiques : puisqu’il m’est physiquement impossible de remplir ce devoir envers vous tous, autrement que par la voie de l’impression, souffrez que je publie cette correspondance et qu’elle devienne commune entre vous et la Nation; car bien que vous ayez des droits plus directs aux instructions que mes lettres pourront renfermer, chaque membre des États généraux devant se considérer, non comme le député d’un ordre, ou d’un district, mais comme le procureur fondé de la Nation entière, il manquerait au premier de ses engagements s’il ne s’instruisait de tout ce qui peut l’intéresser; personne sans exception ne pourrait s’y opposer, sans se rendre coupable du crime de lèse-majesté nationale, puisque même, de particulier à particulier, ce serait une injustice des plus atroces.

  J’avais cru qu’un journal qu’on a annoncé dans son prospectus, comme devant être rédigé par quelques membres des États généraux, pourrait, jusqu’à un certain point, remplir envers la Nation ce devoir commun à tous les députés : grâce à l’existence de cette feuille, je sentais moins strictement l’obligation d’une correspondance personnelle, mais le ministère vient de donner le scandale public de deux arrêts du Conseil, dont l’un, au mépris du caractère avoué de ses rédacteurs, supprime la feuille des États généraux, et dont l’autre défend la publication des écrits périodiques.

  Il est donc vrai que, loin d’affranchir la Nation, on ne cherche qu’à river ses fers! que c’est en face de la Nation assemblée qu’on ose produire ces décrets auliques, où l’on attente à ses droits les plus sacrés; et que joignant l’insulte à la dérision, on a l’incroyable impéritie de lui faire envisager cet acte de despotisme et d’iniquité ministériels, comme un provisoire utile à ses intérêts !

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« Mai 68″

  Puisque cette révolte populaire (qui date tout de même d’une quarantaine d’années) revient sur le tapis, voici quelques vidéos d’images d’achives de l’époque, qui pourront sans doute rafraîchir un peu la mémoire des français un peu trop élevés par TF1…

  Les images de la révolte étudiante parisienne, jour après jour (Archives INA) :

[http://www.dailymotion.com/relevance/search/mai%2B68/video/x16qyb_revolution-mai-68

  Encore un autre JT après les émeutes, avec une très intéressante interview du chef de la sécurité :

http://www.dailymotion.com/relevance/search/mai%2B68/video/xn2f3_mai-68

  Et enfin, la manifestation finale de la contre-révolution gaulliste, qui a conclu ces évènements.

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  Pour l’épilogue…

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Esquisses de paix et de progrès social (Première Révolution)

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  Allez, foin des anarchistes poseurs de bombes, et des têtes empalées/guillotinées/tranchées avec l’instrument approprié, nos révolutions n’ont heureusement pas été que des boucheries.  

  A ce sujet, je voudrais dire qu’on ne fait pas forcément la révolution dans les rues, entouré de barricades, face à des militaires… Ca, c’est ce qui s’appelle du combat de rues. Ca peut certes faciliter la révolution – la transition d’un régime à un autre – mais c’est aussi prolixe, en matière judiciaire… ben, qu’une balle justement. 

  Alors restons-en pour un moment au législatif, à ce que la politique peut faire pour le peuple, au moins la première fois où on lui en a vraiment laissé l’occasion ( mais sans les femmes, bien sûr… on peut être révolutionnaires et misogynes… )  

  Pour narrer ces premières réformes, je convoque ici l’ami Hugo, qui les a couché sur le papier de manière flamboyante. C’est emphatique, certes, mais c’est sincère et cela reste très exact. Une de nos très belles pages de littérature : 

  « En même temps qu’elle dégageait de la révolution, cette assemblée produisait de la civilisation. Fournaise, mais forge. Dans cette cuve où bouillonnait la terreur, le progrès fermentait. (…) La Convention promulguait ce grand axiome : La liberté du citoyen finit où la liberté d’un autre citoyen commence ; ce qui résume en deux lignes toute la sociabilité humaine.   

  Elle déclarait l’indigence sacrée ; elle déclarait l’infirmité sacrée dans l’aveugle et dans le sourd-muet devenus pupilles de l’Etat, la maternité sacrée dans la fille-mère qu’elle consolait et relevait, l’enfance sacrée dans l’orphelin qu’elle faisait adopter par la patrie, l’innocence sacrée dans l’accusé acquitté qu’elle indemnisait.  

  Elle flétrissait la traite des noirs ; elle abolissait l’esclavage. Elle proclamait la solidarité civique. Elle décrétait l’instruction gratuite. (… ) Elle créait les conservatoires et les musées. Elle décrétait l’unité de code, l’unité de poids et de mesures, et l’unité de calcul par le système décimal. Elle fondait les finances de la France, et à la longue banqueroute monarchique, elle faisait succéder le crédit public. 

  Elle donnait à la circulation le télégraphe, à la vieillesse les hospices dotés, à la maladie les hôpitaux purifiés, à l’enseignement l’école polytechnique, à la science le bureau des longitudes, à l’esprit humain l’institut. En même temps que nationale, elle était cosmopolite.

  Des onze mille deux cent dix décrets qui sont sortis de la Convention, un tiers a un but politique, les deux tiers ont un but humain. Elle déclarait la morale universelle base de la société et la conscience universelle base de la loi. »

Un cri de l’anarchisme

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  Oui, je sais, c’est pas très démocratique l’anarchie. C’est normal, c’est pas fait pour… A moins que ce ne soit la démocratie qui soit anarchique…

  Bref, bien que démocrate, je suis ouvert d’esprit. Disons plutôt que je suis un anarchiste qui s’est mis à croire en la possibilité de changer le système de l’intérieur… En tout cas, on ne peut nier l’influence de « l’anarchisme » – je mets entre guillemets, car il n’y a rien de plus vague et multiforme – dans nos idées démocratiques.

  La liberté d’expression, par exemple, est une notion vitale de l’anarchisme, que les républicains ont parfois mis à mal; je voulais ici, à ce propos, raconter l’histoire d’Emile Henry, anarchiste qui eut de belles phrases et de sales morts sur la conscience… Mais c’était son choix. Il l’a assumé lorsqu’il a été guillotiné, à 21 ans ( putain ).

  Resituons l’histoire. Emile Henry fait partie des anarchistes de la fin du 19e siècle, qui luttaient particulièrement, pour résumer, contre les lois dites « scélérates » de Sadi Carnot ( celui-ci les payera de sa vie ). Aux attentats à la bombe et aux armes à feu, répondent donc la féroce répression policière ( peine de mort pour tout le monde ), à moins que ce ne soit le contraire…

  Voici donc les derniers mots d’Emile Henry, durant son procès, juste avant son exécution. Pourquoi les exhumer aujourd’hui, un siècle plus tard ? Je vous laisse juger de leur actualité :

  Je suis anarchiste depuis peu de temps. Ce n’est guère que vers le milieu de l’année 1891 que je me suis lancé dans le mouvement révolutionnaire. Auparavant, j’avais vécu dans les milieux entièrement imbus de la morale actuelle. J’avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de Patrie, de Famille, d’Autorité et de Propriété.

  Mais les éducateurs de la génération actuelle oublient trop fréquemment une chose, c’est que la vie, avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, l’indiscrète, de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité. C’est ce qui m’arriva, comme il arrive à tous. On m’avait dit que cette vie était facile et largement ouverte aux intelligents et aux énergiques, et l’expérience me montra que seuls les cyniques et rampants peuvent se faire bonne place au banquet.

  On m’avait dit que les institutions sociales étaient basées sur la justice et l’égalité, et je ne constatais autour de moi que mensonges et fourberies. Chaque jour m’enlevait une illusion. Partout où j’allais, j’étais témoin des mêmes douleurs chez les uns, des mêmes jouissances chez les autres. Je ne tardais pas à comprendre que les grands mots qu’on m’avait appris à vénérer : Honneur, Dévouement, Devoir, n’étaient qu’un masque voilant les plus honteuses turpitudes.

  L’usinier qui édifiait une fortune colossale sur le travail de ses ouvriers, qui, eux, manquaient de tout, était un monsieur honnête. Le député, le ministre dont les mains étaient toujours ouvertes aux pots-de-vin, étaient dévoués au bien public. L’officier qui expérimentait le fusil nouveau modèle sur des enfants de sept ans avait bien fait son devoir, et, en plein parlement, le président du Conseil lui adressait ses félicitations. Tout ce que je vis me révolta, et mon esprit s’attacha à la critique de l’organisation sociale. Cette critique a été trop souvent faite pour que je la recommence. Il me suffira de dire que je devins l’ennemi d’une société que je jugeais criminelle.

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